Vous

Illustration de Marie-Anne Dubé

 

Martin. Tu étais un peu plus jeune que moi. Nicolas. Il te manquait aussi deux troublantes années pour avoir mon âge. Tous deux ni enfants ni hommes. Jumeaux.

Moi la seule fille de la rue déjà mes deux seins plus gros que ceux de ma cousine beaucoup plus vieille.  Je vagabondais en tankini dans la cour pour vous voir. Vous étiez beaux vous étiez blonds identiques l’un à l’autre à l’exception perceptible de vos odeurs qui étaient différentes. Jour de juillet. Nous nous battions avec des objets de styromousse dans votre piscine. À ce moment j’avais douze ans, la grosse paille était un peu rugueuse entre mes cuisses alors que je vous contemplais gamins virginaux un peu mâles.

Toi Martin, le premier tu m’avais poussée dans l’eau. Tu sentais comme une odeur de paille mouillée qui me montait à la tête. J’avais un maillot de bain trop grand qui glissait sur mes seins adolescents mais je m’en foutais que l’un s’échappe cela faisait partie de votre éducation. C’est toi Nicolas qui me faisant tourner sur moi-même maladroitement avait effleuré la pointe de mon mamelon fugueur. Geste inconscient à tout jamais ancré dans ma mémoire. Tu sentais la terre dans laquelle l’herbe pousse. Tu étais plus jeune que ton frère d’une heure.

Ce soir-là j’ai joui encore une fois, plus fort que d’habitude cependant. J’avais pris l’habitude de me masturber depuis ma deuxième année primaire : d’abord en faisant semblant, puis en y prenant réellement goût. C’était devenu une réelle éthique personnelle de m’adonner à ce plaisir quotidien dont je dois dire, les garçons, vous étiez fréquemment le sujet de méditation.

Soir de septembre. C’était la fin de l’été indien, j’avais douze ans. Pour la première fois de ma vie j’allais déménager.

Le plastique était déroulé sur la piscine, vos maillots de bain entreposés dans un « walk in » au deuxième étage de la maison blanche en bardeaux. Mon corps pleurait d’amour. Avant de partir, j’ai laissé une petite culotte roulée en boule entre vos deux vélos identiques rangés derrière la maison trop droite. Dans la première fraîcheur de l’automne je savais maintenant que ce ne serait pas moi qui vous apprendrais tout mais qu’un jour vous seriez mes hommes.

Quinze années exactement écoulées. Samedi le 7 septembre 2013, chaleur écrasante pour le temps de l’année.

Jadis, dans ma petite culotte un papier chiffonné avec dessus une date très loin dans le futur et un lieu peut-être disparu.

En roulant dans ma voiture je vous espère avec tout le feu dont mon corps est capable. Je pense mourir de combustion spontanée sur l’autoroute je me rattache à la voiture devant moi pour ne pas perdre le contrôle. Je prie pour que le motel 48 ne se soit pas effrité dans les années qui passent.

Vos mains ont déplié le papier, cela de tout mon être je le sais. Ce que je ne sais pas, c’est si vous respecterez le rendez-vous.

Mais rien n’a changé. Vous êtes deux hommes téméraires.

Le lieu de tous mes fantasmes adolescents accumulés sous le ciel étoilé au nord de la 640. Lorsque je vous aperçois, vous êtes dos à moi dans l’obscurité et vous faites semblant de fumer des cigarettes pour vous donner un semblant de contenance. En réalité je vois bien vos doigts de petits garçons qui tremblent dans vos corps de géants. Je vous sens qui me sentez, je vous vois frémir d’excitation dans toute cette noirceur de motel de bord de route.

Toi Martin toi Nicolas de jumeaux blonds et beaux vous vous êtes transformés en deux monstres de virilité maladroite. Lorsque vous vous retournez avec vos sourires énigmatiques je sens quelque chose en moi qui se déchire à tout jamais. Vous êtes encore plus beaux que dans mon souvenir, vos visages sont juste assez durs pour que j’aie un peu peur de vous. J’aimerais que tous nos vêtements se biodégradent et partent avec le vent. Je me contente de rigoler vos noms aussi maladroitement que vous qui avancez vers moi avec vos deux meilleures odeurs du monde

Je comprends que nous avons tous attendu ce moment.

Tout se passe en un éclair dans une dynamique qui se répète. Martin, tu es le premier à faire un geste. Ton bras contre mon chemisier pas vraiment opaque tu passes un doigt entre deux boutons et ça saute. Le reste s’ensuit et je me retrouve en soutien-gorge avant même de passer le seuil de la porte du motel. Alors c’est toi Nicolas, qui continue. Martin derrière armé contre moi c’est irrésistiblement inquiétant. Nicolas main gauche qui se glisse sous le bonnet de dentelle pour prendre mon sein main droite qui défait en précipitation les agrafes et le vêtement qui suit la trajectoire de la chemise.

Je suis seins nus et je comprends que jamais on ne franchira la porte du motel. Tout se passera ici, sur le carré de gazon, entre les petites promenades de béton, devant les numéros de portes illuminés.

Je pense que je vais fondre et la seule chose qui me retient debout ce sont vos deux grands corps. Je suis toute petite au milieu bien que plus vieille que vous.  Tu as défait ta ceinture j’ai déboutonné ta braguette ta queue plus près que je sors du boxer tellement ajusté qu’il va fendre sous la pression. Tu es sous mes fesses et je te sens presque en moi déjà. Tout ton torse en sueur contre mon dos comme une balustrade immense alors que toi, l’autre, tu es devant moi et tu lèches tout mon corps. J’ai toujours su que tu étais plus dévoué que ton frère, puisque tu es le second.

Je me retrouve bien vite à tenir en main vos deux situations, l’une encore plus magistrale que  l’autre. Je ne me rappelle qui je suis ni dans quel siècle nous sommes, je vais déjà exploser alors qu’aucun geste n’a été commis. Mes mains ma langue dans toutes les directions ma tête comme un arrosoir automatique. Nous glissons l’un contre l’autre comme si nous étions dans une piscine, nous allons bientôt disparaître dans des sables mouvants. Jamais dans ma vie de femme je n’ai vécu une expérience comparable.

Tous nos vêtements maintenant expédiés au lointain nus sans défense face à ce sexe grandiose de jumeaux qui partagent tout. Martin le premier à entrer en moi je jouis déjà et toi tu quittes et reviens de la meilleure façon qui soit. Ton visage dans le creux de mon cou ta langue sur le lobe de mon oreille qui va très vite tu goûtes partout ma sueur salée puis nos langues se mélangent ma nuque pliée vers l’arrière. Toi Nicolas par petits coups sur moi puis ensuite en moi. Je crie parmi vos deux respirations trop fortes.

Durant la première heure, vous vous succédez pour ne pas trop m’effaroucher. Je vous remercie de cette politesse en prenant dans ma bouche le sexe inactif dans une fantaisie buccale digne des plus grands romans. Puis nous prenons toutes les postures toutes les combinaisons. C’est très rapide puis très lent, puis très rapide, mais différemment. Quand vous jouissez j’en prends un peu partout et je me délecte comme si c’était la dernière fois, mais ça recommence toujours.

Vous avez la vigueur un peu surnaturelle de ceux qui sortent tout juste de l’adolescence et je ne comprends pas comment vous réussissez tant à me faire jouir. Je ne veux plus être avec personne d’autre car vous êtes mes dieux, descendus de je ne sais quelle planète blonde pour me combler de toutes vos caresses. Toi, toi, et moi, sur le petit carré de gazon devant les chiffres au néon. Nous ressemblons à un seul corps tentaculaire.

Nous sommes déjà demain matin. Le soleil qui se lève la rumeur inquiétante des gamins de route qui s’éveillent à grands cris insolents derrière les portes en contreplaqué. Nous ramassons en toute hâte nos vêtements détrempés et passons le seuil de la porte 43. Nous nous affalons sur le lit pour une sieste. Le check-out est à midi peut-être penser à glisser une enveloppe sous la porte pour renouveler la chambre.

Quinze années sont une bien petite attente pour tant de plaisir.

-Une Femme Respectable

Une femme respectable

 

 

 

 

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