Illustration Hugo Ferland Dionne

Illustration Hugo Ferland Dionne

En sortant du Port Authority Bus Terminal, j’ai été frappé à quel point New York était sale, confuse, tellement bruyante qu’on y comprenait rien. New York, c’était moi.

Des années que je suivais à la trace Raphaël sur Facebook et Google ─ Sherlock Holmes version trop vache pour décrocher de son ordi. On était pas amis, je devais me contenter de quelques infos générales, de deux-trois photos, toujours les mêmes, sur lesquelles je m’étais tellement branlé que c’en était gênant.

On venait de la même place. À l’époque, les dix ans qui nous séparaient m’avaient condamné à passer des étés à l’épier, quand il jouait au volley-ball derrière la polyvalente. Le nombre de fois dans mes rêves où on s’était ramassés dans le boisé à côté de la polyvalente. On frenchait, on se suçait, on fourrait, on jouissait; juste des mots, mais qui, associés à Raphaël, me donnaient une érection grosse comme l’Empire State Building.

J’avais attendu. J’attendais. J’avais trop attendu. Il restait toujours dans ma mémoire, un virus inextricable qui avait fait sauter mon disque dur, surtout quand j’ai appris qu’il était de mon bord, ça m’a rendu encore plus fou. Je me voyais déjà au centre d’accueil, téter des paparmanes en radotant que je pouvais pu me crosser en pensant à lui. C’était clair : je devais tuer Raphaël, l’éliminer de mes pensées.

À New York, il poursuivait un doc en lien avec l’optique et la médecine ─ mon anglais était trop pourri pour que je comprenne le sujet exact de sa thèse. La défaite que j’avais trouvée pour le rencontrer méritait le Nobel du manque d’originalité : un reportage pour le journal de notre région sur les jeunes expatriés du coin qui faisaient des choses tellement extraordinaires. Je m’étais préparé une feuille avec des questions, j’avais même une enregistreuse ─ Sherlock Holmes version journaliste poche du 7 Jours.

Notre rendez-vous était juste le lendemain. Ça faisait déjà deux fois que je me branlais aujourd’hui en pensant à Raph, Raphie, Raphounet, il fallait que je change de disque. Dans le lobby de mon hôtel cheap, une revue encore plus cheap montrait en couverture un gars cliché aux abdos photoshopés; il y avait un bar proche.

Ç’a pas été long, le truc classique de la bière seul au bar. Un mec est arrivé, mon anglais toasteur limitait pas mal la conversation, mais les paroles sont souvent inutiles. Un quart d’heure plus tard on était dans ma chambre. Je me suis imaginé qu’il avait 25 ans au lieu de 50, qu’il étudiait quelque chose d’incompréhensible et que sa face était celle de Raph; je suis venu sans problème.

En l’attendant le lendemain au café, j’espérais que le temps avait déjà entamé son œuvre, que ses traits commençaient à descendre, que la bedaine apparaissait. Je voulais être déçu, casser sa statue dans ma tête. Quand il a franchi la porte, sûr qu’il avait changé – on était dix ans plus tard après tout –, mais il avait toujours ce je-ne-sais-quoi qui me faisait capoter, et les mêmes yeux, ses crisses de yeux.

Poignée de main, on s’est commandé chacun une bière. On a parlé un peu du passé. Il ne se souvenait pas de moi; j’ai skippé la passe du volley-ball. Nerveux, j’ai commencé à lui poser mes questions, il a commencé à leur répondre.

J’avais le choix entre deux stratégies infaillibles pour l’assassiner. Soit je m’arrangeais pour coucher avec – immanquablement, une baise physique ne peut être à la hauteur d’un fantasme, la déception fait disparaître le charme, et hop! on passe à un autre appel. Soit je lui faisais peur, genre : tu me connais pas, mais ça fait dix ans que je t’espionne sur le Net et que je me crosse comme un mongol en pensant à toi – il me regarderait alors comme un débile pervers, sacrerait son camp en courant, au moins j’avais essayé et re-hop! on passe à un autre appel.

J’ai épuisé mes questions, ma pseudo-entrevue était finie, on s’est quittés. J’avais été incapable de peser sur la détente. Sherlock Holmes était fourré pas à peu près.

Le soir, le motton m’a pogné; je suis retourné au bar de la veille. C’était le temps que je quitte New York, à ce rythme-là j’aurais bientôt couché avec la ville au grand complet.

J’ai réécrit un courriel à Raph, prétextant que j’avais oublié des questions importantes. Il a dû penser qu’un autre pisse-copie visait un Pulitzer.

Il était plus souriant, encore plus beau que la veille, m’a demandé ce que j’avais fait en soirée, je lui ai dit pour le bar. J’avais décidé d’y aller avec la deuxième option. « Je suis pas journaliste pantoute… Te rappelles-tu quand tu jouais au volley-ball derrière la polyvalente? » Il se le rappelait. «  Je me suis tellement crossé en pensant à toi, tu peux pas t’imaginer, je t’ai tout fait dans ma tête, des affaires légales, d’autres pas mal moins… » Qu’il me traite de malade, qu’il appelle la police, qu’il me vaporise du poivre de Cayenne : je m’attendais à tout mais pas à ce qu’il reste là, à m’écouter avec un demi-sourire. J’ai continué à vider mon sac une quinzaine de minutes, ma stratégie était un échec lamentable. « Veux-tu venir chez nous? » C’est moi qui ai manqué me sauver en courant.

On a jasé une bonne partie de la soirée. « Y est tard, c’est pas très sûr dehors la nuit ici. Veux-tu coucher sur mon divan? » J’avais une dernière chance d’effacer Raphaël. Je me suis vite ramassé dans son lit. Mes mains aventurières ont atterri dans ses boxers. Nos deux tours étaient fièrement dressées dans la nuit new-yorkaise. Nous sommes rentrés un dans l’autre des heures durant, j’ai vu des flammes et des étoiles.

Le matin, j’étais stupéfait; mon rêve était toujours debout, la réalité s’était pour une fois révélée à la hauteur du fantasme. Raphaël était bien vivant, dans ma tête comme dans le lit. Dehors, la ville était belle.

Ça fait déjà quelques fois que je retourne le voir à New York, quelques fois qu’il vient chez nous.

Quand je suis avec, je m’imagine parfois au centre d’accueil, téter des paparmanes en radotant comment j’ai été innocent d’attendre aussi longtemps pour essayer de tuer Raph.

-Le Matou

Le matou

 

1 Comment

  1. Ced_H
    November 20, 2014

    Wow, j’adore tes histoires! Ton style est formidable et assez efficace 😉

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