Illustration de Josie-Anne Lemieux

Illustration de Josie-Anne Lemieux

Avec Serpent, c’est plus compliqué.

Je sais même pas où commencer l’histoire, vraiment. Je sais que le livre est fini, mais les chapitres sont flous, dans une discontinuité ambigüe. Je raconterais pas toute la patente, y’aurait trop de digressions pis je serais pas certain de la valeur de ci pis de ça, mais je suis certain du début. Ça a commencé à cause d’une dent.

Je fréquentais Lapin depuis peu. Lapin avait la peau blanche, des cheveux blonds et de belles petites fesses ivoire. Elle était drôle, willing, smart. Elle faisait beaucoup la fête pendant cette période de sa vie, avec des résultats plus ou moins heureux. Les traditionnels « j’ai perdu mon téléphone, clefs, porte-feuille, dignité » s’enchaînaient. Un jour, alors qu’on est à des mariages différents et qu’elle assiste à celui de Panthère Noire, elle se pète deux dents en tombant dans les marches qui mènent au rez-de-chaussée de la place. Finale assez poche d’un mariage. Elle se fait accompagner à l’hôpital Hôtel-Dieu par une de ses potes. Lapin m’appelle pour me dire qu’elle aimerait que je la rejoigne. Je demande à parler à son ami puisque Lapin est plus ou moins cohérente, imbibée tant tellement que je la sens à l’autre bout de la ligne, une espèce d’odeur de Gin-Tonic pis de sang caillé.

Son amie, c’était Serpent. Elle me dit que Lapin pédale un peu et que si je pouvais venir la remplacer à son chevet, ça serait cool parce qu’elle fait juste m’espérer entre les murs blancs sales de l’hôpital.

Donc, exit de mon mariage, j’prends le premier lift partant de Lorraine, direction Montréal, histoire d’aller consoler Lapin édentée dans une jaquette couleur sac d’emballage. Serpent l’a veillée pis l’a gérée jusqu’à mon arrivée deux heures plus tard. À ma relève, Serpent part avec son copain du temps, un genre de montagne un peu colérique, mais ben d’adon.

Serpent allait rentrer à ma job la semaine d’après, aidée par Lapin dont j’allais m’éloigner quelque temps après.

Un jour, comme ça, j’ai invité Serpent à manger une tonki pour dîner. Je la connaissais à peine, vraiment pas, en fait, mais je la trouvais dont belle et dont honnête, franche pis toute, de quoi de rafraîchissant dans l’portrait ambiant. Smatte, tsé. Fonceuse de région sur les bords avec de la drive pis juste assez de vulnérabilité pour que tu penses qu’elle a besoin toi. Le genre de fille capable de faire Montréal – Sept-Îles one-shot en faisant un détour pour s’arrêter booster une chum dans l’coin d’Charlesbourg avant de repartir direction Trois-Rivières pour visiter une brocante tenue par une petite vieille ben funné. Partante pour toute. Capable de rien faire aussi, mais pas longtemps. Faut que ça soit en tricotant un foulard pour quelqu’un, une tuque pour une autre. Bref, j’vois tout ça avant que les rouleaux impériaux arrivent, pis avant qu’mon numéro sept soit sur la table, j’me magasinais déjà dans ma tête une maison où élever nos flots pendant qu’a ferait le tour du monde su’l pouce. Comme de fait, en plus, ‘était belle. Brunette, toute en muscles allongés, tatouée à des boutes. De grand yeux qui t’parlent de plein d’affaires par-dessus ses lèvres pulpeuses. Un crime de belle fille.

On aimait ben ça se jaser, faque on s’est jasé ça, moi ben conscient qu’elle avait un chum pis pas trop le genre à jouer là-dedans, je me faisais juste des accroîres, des belles histoires de soupirs comme les belles filles peuvent nous donner l’goût de nous conter. Même pas dans le vulgaire, là, du tranquille, là, du brassage de projets, du vouloir sortir de son confort pis toute. Elle avait pas l’air intéressée pis j’en étais donc content, j’en aurais perdu mes moyens, j’aurais fait du grand n’importe quoi.

Christ, que je me dis en marchant dans le frette de l’automne après nos soupes, ça en est une de ces créatures rares là. Elle, que j’rajoutais en reniflant pis en me traînant les pieds dans les feuilles rouges et oranges, elle je pourrais tomber en amour avec.

En se textant, en se donnant des nouvelles par à-coups, je l’ai invité comme ça à un autre resto, en soirée, un autre jour d’automne. Elle a dit oui. J’pensais pas vraiment que c’était une date, mais j’me suis habillé comme du monde pareil, j’crée ben. Tite chemise seyante, ‘tits pantalons fancé, des chouclaques proprettes, de quoi qui crie « ma mère dit que je suis un bon parti! » En marchant vers le bar où m’avait donné rendez-vous, j’me trouvais dont cave, dont épais de penser qu’elle pouvait peut-être me trouver de quoi. Le concept même de l’impossibilité. Quand ben même, que je raisonnais, j’ai du fun avec faque on va aller manger pis boire pis c’est ça qui sera ça.

C’était avant que je la voie ce soir-là, elle pis la robe rouge sans bretelles qu’elle avait mise.

J’avais fait une réservation assez tardive, disponibilité oblige, faque on s’est accoudés au bar initial pour des pick-me up de départ. J’ai commandé un Negroni pour matcher sa robe. Elle commençait à avoir faim, faque en direction du resto, on a fait un autre pit-stop dans un boui-boui de sa connaissance pour pogner des amuses-doigts et descendre une autre pétille. On s’est enligné vers le restaurant mexicain nouveau genre du pas décidé de ceux qui ont faim et un verre dans le nez. Je crois ben que c’est là dans la soirée qu’elle m’a dit qu’elle avait laissé son chum. Ça prenait effectivement une tournure que la couleur de sa robe annonçait depuis maintenant deux heures. Elle a payé pour moi pendant que j’étais aux toilettes comme une ratoureuse. Après le resto, on a fait ben des bars, se pintant un peu à chacun. Elle me faisait découvrir des coins de Montréal qu’elle connaissait comme autant de secrets. Un peu ronds, on a commencé à se tirailler pis à se parier des affaires caves comme qui qui bat qui au pool ou au baby-foot. Ben christ, si on me donne la télécommande du film de ma vie d’vant l’Saint-Père, j’veux ben un arrêt sur image à ce moment particulier là où elle s’est assise sur le bord de la table de pool, que sa robe rouge a juste laissé poindre son genou pis un peu de cuisses galbées, la langue sortie un peu, concentrée sur la manœuvre pis sans vouloir faire sa fraîche avant de faire un cross-coin pour rentrer la noire. Nina Simone en background saluait le move pendant que je payais les shots de ma double défaite. Elle empochait la noire pis mon cœur avec.

Oh sinnerman, where you gonna run to?

Moins tu bois lentement, plus t’avances moins vite qu’on s’est rendus compte en titubant su’ l’boulevard, direction tables de baby-foot d’un bar connu au-dessus un autre bar connu. Là, par exemple, je l’ai clenchée faque j’ai essayé de la frencher. Ça a marché la première fois, mais là deuxième, elle m’a gentiment repoussé. Je pensais que j’avais fait un faux-pas, mais elle avait pas l’air froissée ou rien. Je comprenais pu où j’en étais, faque j’ai continué à jouer au baby-foot avec elle. J’ai même été danser un peu, mais ça devenait complexe de par l’ébriété, tsé. À un moment donné, elle a dit qu’il serait temps qu’on parte, faque on est partis. J’ai pensé à la raccompagner chez elle pis de me prendre un taxi après, mais ça allait pas être possible. Elle pensait que c’était cave, que j’monte donc dormir chez elle, voyons donc, tu vas sauver vingt piastres. Me considérant assez chaud pour m’endormir sur un divan laitte, j’ai dit okay, whatever, j’avais le goût de savoir si je pouvais ben me squeezer un goodnight kiss. Viens donc dormir dans mon lit, qu’elle me dit. Y’a la place pis c’est correct. Elle avait un lit double qui donnait sur sa fenêtre immense avec dedans, le Mont-Royal, la croix en plein centre. On ne s’est même pas embrassé ou rien, j’étais paralysé de bonheur, trop content de m’endormir en cuillère, le nez dans ses cheveux bruns. Mes mains ont agi de leur propre chef, je l’assure, ma tête était encore à penser aux noms de nos enfants quand j’ai allumé qu’elle respirait plus longuement un peu, plus fort aussi, qu’elle collait ses reins sur moi. Mes mains faisaient un travail doux et mélodieux dans l’Sud de sur elle, le tout, sans me consulter. Là, la chanson était partie, faque fallait chanter l’refrain. Elle s’est retournée sur le dos, on s’est embrassé un peu avant que, à moitié endormi pis rond comme une cymbale, j’descende voir si tout était ben accordé. J’aurais pu lui jouer ça des heures de temps tellement que le vernis est propre pis qui sonnait ben c’est instrument là. Elle devait me trouver bon parce qu’elle y est allé d’un solo d’jambes autour de mon cou qui m’empêchait de me relever. Le jam était pogné dans ‘place, j’y allais avec le rythme, mais l’bridge était fini, fallait enchaîner avec le refrain faque je me suis relevé, je l’ai embrassé pis on a commencé la vraie toune. Ça y allait par là, c’était pas pour la parure. Je vargeais en débile pendant qu’à faisait les vocalises. À un moment donné, elle m’a poussé pour se retourner pis se mettre sur les genoux pis les mains. C’est en la tenant par le creux du dos humide et ferme, replié sur sa force, que ça m’est apparu. C’est difficile à retenir dans son mouvement un dos comme ça, ça glisse entre les doigts dans la pénombre, ça ondoie fort pis en regardant ses tatous half-sleeves dans la pénombre, tu sais même plus ce que tu tiens-là…

Elle s’est endormie pas long après qu’on se soit lâchés. Elle, ramassée dans son coin à prendre toute la couverte que j’y donnais parce que je crevais de chaleur dans ma sueur. Je me suis levé pour mettre un petit jour dans sa fenêtre, histoire que la brise me tienne compagnie dans c’t’insomnie qui me guettait assurément, pas capable de me sortir la tête de ce qui venait de se passer là. J’ai regardé la croix su’l Mont-Royal en l’écoutant respirer comme on r’vire les chaises su’é tables quand on ferme la shoppe pour la nuitte.

Le ciel s’est éclairci doucement sur la ville et je suis parti dans la grisaille sans faire de bruit pour pas réveiller le serpent qui dormait…

-Le Bestiaire

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