Illustration de Marjolayne Desrosiers

Illustration de Marjolayne Desrosiers

            

Quand j’ai lu ce texto, j’ai commencé à faire de l’arythmie cardiaque. Je savais exactement où elle était dans sa tête à ce moment. Un coin sombre qui frôle amoureusement avec le macabre, le sale. Mes mains sont devenues froides. Je tremblais. Je me parlais à moi-même, à mi-voix, seul dans le noir. Merde. J’avais peur tellement je la voulais. Je voulais la défoncer sur un plancher gras, lui tirer les cheveux en l’harponnant par derrière, lui éjaculer à la gueule.

Merde.

J’étais dans ma « zone », mais nulle part en même temps; sans un demi-sous-sol, les boxers à mi-cuisse et ma bite à la main.

C’était une prof de religion à l’école où j’ai travaillé. Je l’avais rencontrée au collège. Je lavais les casiers des élèves partis pour l’été, elle s’occupait des cours de rattrapage. Parmi les concierges, les anecdotes sur son cas étaient toujours les mêmes : elle avait brièvement aidé à faire le ménage d’été et, jumelée avec un vieil alcolo qui poussait des craques vulgaires qui font rire les concierges, elle l’avait remis à sa place. Pour la rassurer, du haut de ses soixante années de beuveries, il avait rétorqué : « Ne t’inquiète pas, de toute façon, je ne bande plus. » Ça avait suffi à convaincre la prof d’arrêter de travailler l’été avec nous. Une prude, qu’ils disaient. On m’en avait parlé avant que je ne la voie. Parce que, parmi le personnel d’entretien d’été, il y a pratiquement pas de femmes. Elle était de deux ou trois ans plus vieille que moi. Un air posé, sérieux, une tenue droite et rigide, les cheveux courts et noirs qui cachaient une peau trop blanche. Un petit symbole chinois tatoué à la base de la nuque, tout au plus, trahissait un penchant passé pour les tatouages convenus. Normale.

Mais le rouge à lèvres, toujours appliqué à perfection, clochait.

Elle était, contrairement à ce qu’on disait, fort sympathique. Intelligente aussi. Allumée. On parlait, les rares fois où on réussissait à faire concorder nos heures de lunch. Elle parlait de ses élèves, de sa thèse de maitrise en cours, de ses voyages. Elle avait beaucoup voyagé. Parfois, en vadrouillant dans les corridors de l’école, j’arrêtais devant les photos de graduations pour regarder son médaillon avec l’inscription « Religion ». Et toujours son rouge à lèvres, impeccable.

Nous avons été boire un coup, un soir. Elle avait une réunion de parents avant, mais on avait pris rendez-vous à l’école, directement. Elle était habillée proprement, comme il se doit pour recevoir des parents. Tant et tellement normalement habillée, quoi, que je ne me souviens pas du tout de ce que ça pouvait avoir l’air. Mais je me souviens du rouge à lèvres. Si…fascinant. Pourquoi rouge, pourquoi systématiquement? Je n’avais aucune réponse, et je n’en cherchais pas. J’aimais parler avec elle, c’était tout.

Au cours de la soirée j’ai eu envie de voir ses seins. Ça te prend pendant qu’elle cherche un mot, égarée dans son anecdote; tu t’offres un furtif regard dans la blouse. Rien d’appuyé, simplement un coup à la sauvette, rapide, mauvais réflexe de l’oeil. Je m’étais bien demandé comment ça pouvait être, au lit, une prof de religion d’à peine vingt-six ans et qu’on disait prude. La position missionnaire, lumières fermées, haletante, gémissante, prude, redoutant le lendemain, les malaises, la conversation du matin? Une femme qui ne suce que pour les anniversaires et la St-Valentin, et encore, du bout des lèvres, sans la gourmandise du sexe oral? Mais ça clochait. Le rebord de son verre était taché de ce putain de rouge. Je commençais à m’échauffer. Je voulais savoir. « C’est ton chum que tu attendais l’autre jour? » Pas la meilleure approche, mais à trois pintes, on approxime comme on peut. En riant, elle dit : « C’est mon colocataire. » Son colocataire, qu’elle dit. Il vient la chercher au travail. Pas sur son chemin. Plus vieux, le mec. « Mon ex », qu’elle rajoute. Ah. Ils vivent encore ensemble. Beau tableau. Il nous surprend dans la cuisine, moi la queue enfoncée dans son rouge à lèvres, elle comme à la petite communion, le corps du Christ, le corps en christ, amen. Je dérapais dans ma tête, bandé comme seul peut l’être un gars avec trois bières dans le corps et un rien, une main qui l’attend à la maison. On part après l’heure des métros. Je tente le coup du taxi. Elle s’en va dans une autre direction. « Ah, bon, je vais rentrer à pied alors » que je fais. J’habite à des kilomètres de là. Elle m’offre de me payer le taxi. Je refuse poliment. Elle part. Je prends mon taxi un coin de rue plus loin. Fin de l’histoire.

Je ne la revois plus du tout jusqu’à ce que, par hasard, elle au bar où je travaille. Cheveux noirs, peau blanche, rouge à lèvres. Putain de rouge à lèvres. Elle est contente de me voir. Je la désire instantanément. Étrangement, elle aussi. Ça traverse la peau, ça transpire. Ça se sent. Le pote l’accompagnant ne nous laisse pas de répit. Elle réussit à son numéro de téléphone et une érection. Elle voulait savoir ce que je faisais après le travail. Je me levais tôt le lendemain matin, alors j’allais probablement rentrer chez moi et dormir. « Ok », qu’elle dit. Elle me texte pendant la soirée, alors que je faisais l’inventaire de fin de soirée. « Tu es rendu chez toi? » Je ne réponds pas. Je compte. J’oublie de répondre. Ce n’est que chez moi en sortant de la douche deux heures plus tard, qu’elle me texteras encore.

« Tu dors? »

Non. Non, je ne dors pas.

« Moi non plus. J’ai de la misère à m’endormir. »

Ah. Nous, les gars, on a des trucs pour s’aider à dormir, que je pense. Blasé et fatigué, je lui dit, direct, comme je pense : « Nous, les gars, on a des trucs pour s’aider à dormir. »

« Tu fais quoi? » qu’elle me dit.

Elle avait eu aucune réaction sur l’interprétable déviation que j’avais donné à la conversation. Ça pouvait passer comme intéressant pour mon cerveau qui s’endormait.

Je sortais de la douche où je prévoyais me masturber en pensant à toi, mais sans succès. Je le ferai tantôt, je pense. « Je sortais de la douche », écrivis-je, diplomate.

« Faque tu es tout nu! Haha! »

Oui. Toi? Tu es au lit?

« Oui. »

« Tsé, on a les mêmes trucs pour dormir »

Ah. Tu te masturbes?

« Pas en ce moment »

Tu devrais.

« Toi aussi »

Ça devenait intéressant. J’ai fermé les lumières et j’ai baissé mes boxers. J’étais déjà fébrile. Ces moments me rendent fou. Ces putains de textos…

Tu aimerais que je te dise quoi, pour t’aider?

« Ce que tu veux. Tu aimes quoi toi, au lit? »

Merde. Je pouvais pas mentir, je ne voulais pas mentir. Je voulais la tester tout de suite. Si je ne peux pas avoir une baise, je ne veux pas me masturber sur des images convenues. Déjà que je suis bandé et que je me bats pour continuer à croire que ça va aboutir. Le temps est trop long entre ses réponses. Et je travaille demain matin.

Du sexe trash. Rough.

« Moi aussi. Comme quoi? »

Ça s’enlignait pour être une longue nuit. Alors, je lui dis tout d’un coup :

J’aime ça étrangler, tirer les cheveux, donner des tapes.

« Moi aussi. J’aime ça par derrière. J’aime ça aussi sucer mon mec pendant des heures. »

J’aimerais ça que tu me suces.

« J’aimerais ça que tu m’encules »

Moi aussi. Je te prendrai comme une pute. Je te traiterais de pute.

« God, tu es l’homme de ma vie! »

J’aimerais ça t’enfoncer ma queue dans la bouche.

« Tu pourrais passer de ma chatte à mon cul à ma bouche. »

J’étais bandé sans bon sens. Depuis déjà quinze minutes que j’étais dur, j’avais baissé mes shorts et j’attendais ses textes, trop espacés à mon goût. J’imaginais la trace du rouge à lèvres sur ma bite toute humide de bave, de cyprine, de sperme. Rouge. Enfoncée loin, ça laisserait des traces jusqu’à mes couilles. Je la tirerais par l’arrière de la tête, la poussant plus creux. Le visage virant au rouge, je la retirerais. Et elle en redemanderait. Comme une folle.

Je te viendrais partout dessus. Et je te le ferais avaler.

« Tu peux mettre ce que tu veux dans mon cul »

Fuck, je veux tellement te baiser.

« Va falloir se voir »

Je te prendrais sur le plancher, encore dans l’entrée. Tu habites seule?

« Oui, j’habite seule. Je pourrais crier. On pourrait baiser toute la nuit. »

God. On est tellement trash.

« Mon ex et moi, on s’est même filmés. »

Je vais pouvoir voir?

« Quand tu passeras te faire sucer »

Et après je t’enculerai comme une chienne.

« J’aime ça avoir de la bile sur les seins tant je m’enfonce une bite dans la gorge. »

Là, j’ai complètement perdu les pédales. J’hyperventilais presque. J’ai tellement le goût de la baiser que j’ai mal à la queue. Je ne me suis pas encore vidé parce que j’ai bien vu l’augmentation des expressions de salope. Fuck. J’en peux plus. Je ne sais plus comment ni quoi écrire tellement je tremble. J’en deviens redondant; y’a plus rien a dire et tellement à faire rendu là.

Je t’enculerais, t’étranglerais et te claquerais. Je te ferais ce que tu veux. Dis-moi de venir chez toi et j’y suis.

Plus de réponse. La queue à l’air, le cellulaire au sol, j’attends. Il est rendu quatre heures du matin. La nuit serait très courte, et sans réponse.

Laissé sur ma faim, les mains moites, la respiration courte, l’ouïe qui traque les vibrations d’un cellulaire qui ne viendraient pas.

Plus de réponse.

Le lendemain, elle s’est excusée d’être partie si subitement. Elle n’en pouvait plus. Elle est allée se passer un gode dans la douche. Ou en regardant ses vidéos. Je ne me souviens plus. Je faisais juste la texter au travail en me rappelant la nuit et je devais me recroqueviller pour travailler.

Quelque temps plus tard, chaud comme un poêle, je lui ai envoyé un texte sommaire détaillant comment je la mangerais, là, maintenant. Le lendemain, à mon réveil, un message de sa part me disant qu’elle voulait que j’arrête de la texter. Je n’ai compris que bien plus tard que sa demande avait moins à voir avec mes propos que son état civil qui venait de tomber « en couple ». On n’a jamais pu ravoir une aussi belle conversation, et je n’ai plus jamais rencontré de prof de religion qui baignait autant dans le péché.

Que Dieu la bénisse.

 

-Le Bestaire

Olivier_Moses_boobs

1 Comment

  1. Genasol
    May 1, 2015

    Trés intéressant et trés bien écrit… J’aime 🙂

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