Illustration de Karina Dupuis

Illustration de Karina Dupuis

 

J’étais devant l’immense hall d’entrée d’un édifice de verre et d’acier, un endroit plutôt laid et glauque de reflets et de transparence, un peu comme dans une publicité de voiture. Bref, j’étais à l’adresse indiquée sur le petit carton glissé dans une minuscule enveloppe d’un doux velouté papier canson, que j’avais trouvé dans mon lave-vaisselle une heure plus tôt. Alors intriguée, je m’y étais rendue, sans réfléchir. Des détritus et des poubelles éventrées jonchaient le sol devant l’entrée et je marchais sur du mou. Je sentais que le talon de l’escarpin de mon pied droit s’enfonçait dans une molasse texture, pourtant quand j’ai baissé les yeux pour voir de quoi il s’agissait, je portais des Nike Air Pump, ouais, trop la classe, alors je les ai naturellement gonflées.  Je sentais un courant d’air sur mon cul, sûrement une robe trop courte. Au moment où, j’ai finalement approché mon doigt du digicode pour composer le code à 4 chiffres qui était inscrit sur le même petit carton, une main aux ongles manucurés or s’est intercalée abruptement entre le clavier et mon doigt tendu. Un bras masculin m’a entourée la taille subitement mais délicatement, on a décollé sèchement lovés l’un dans l’autre. J’étais dos à lui,  je n’ai pas eu peur et mes Nike Air sont restées au sol. Et merde.

Je sentais un souffle dans mon cou et je voyais du coin de l’œil et entendais un tissu de velours rouge, claquer au vent. Je crois bien que c’était une cape. Une cape ? C’est quoi ce bordel ?!  Je pensais à mes Nike Air, pendant que la cape, le bras, le souffle et moi-même, continuions de prendre de l’altitude. Mes cheveux volaient dans tous les sens, ils me fouettaient le visage, comme si j’étais trop vivante, lorsqu’une voix autoritaire et grave m’a demandée le code. Plus on montait, plus le vent était fort et froid, alors j’ai crié pour prononcer les 4 chiffres du code pour qu’il m’entende bien au travers des vigoureux courants d’air. La voix grave a répondu que le code était erroné. Je n’arrivais pas à me souvenir des 4 maudits chiffres embossés sur le petit carton cotonneux. Je réfléchissais et ça me faisait mal comme quand on aspire une slush trop vite parce que la paille est beaucoup trop grosse pour une substance si froide. Le bras d’homme bronzé qui me tenait par la taille me serrait fort et l’autre bras se promenait sur mon buste, sous ma robe, et m’agaçait les seins durcis par le froid et l’incongruité de la situation. La cape que j’avais aperçue tantôt se refermait et s’ouvrait sur moi en alternance.  Elle volait de toute son envergure et je ne sais pas pourquoi mon entrejambe mouillait, ça devait sûrement être la pression atmosphérique ou quelque chose du genre ; ou peut-être, cette main qui se promenait vivement sur mes seins, surtout le droit d’ailleurs. Plus on se détachait de la terre vers la stratosphère, plus je ruisselais de désir. Plus la ville et les rues de la Gaspésie rapetissaient, plus je mouillais comme si l’attraction terrestre retenait toute la cyprine que je pouvais produire. Vu d’en haut, Le Saint Laurent se jetant dans la mer était lui toujours aussi monumental, profond et touchant. La voix a redemandé le code avec beaucoup de fermeté. Je l’ignorais. La cape rouge était brodée d’or, des arabesques l’ornaient,  je la voyais en détail cette fois, des bijoux comme des grelots cousus tout du long, tintaient follement avec le vent. Je continuais d’être humide et avec la température glaciale qu’il faisait dans le ciel, là où le mince filet de jus d’entrejambe se répandait, il se givrait et la peau me brûlait. La voix, cette fois dictatoriale a vagi pour avoir le code, qui m’est revenue instantanément. Aussitôt que j’ai gueulé 9918 qui sont en fait les 4 derniers chiffres de mon numéro de téléphone, l’étrange présence avec une cape de velours à grelots fif sur les bords, m’a pénétrée par en arrière. Désarmant, cocasse, brusque et plaisant. Nos vêtements ne faisaient curieusement pas obstacle. Dans les hauteurs, l’inconnu me rentrait dedans sans que je me sois dévêtue, je le sais, j’ai vérifié, en glissant ma main dans ma petite culotte, et du bout de mes doigt, j’ai senti sa verge enthousiaste et lascive aller, venir et revenir dans mon corps. De plus, en baissant les yeux, j’ai vu que lui portait une paire de jogging Adidas gris anthracite, mes préférés. Pendant que je me faisais ces réflexions physiques et chiffons, il a lâché une forte respiration dans ma nuque encore, nos jambes s’emmêlaient, nous étions maintenant rendus au-dessus des nuages et mes Nike Air étaient de nouveau à mes pieds. Aucun doute, je baisais bien avec cet étrange Monte Cristo contemporain en traversant des nuages. Enfin, il me baisait, moi je ne faisais absolument rien excepté déguster, me laisser porter et admirer la vue. La terre m’apparaissait alors comme un parc d’attraction, les lumières des villes comme des paillettes et il y avait presque un feu d’artifice dans mon cul. Les grelots de la cape tintinnabulaient sourdement. Puis d’un coup tout m’a semblée logique, un genre de superhéros avec une cape de tapette et des babouches à réaction m’avait enlevée pour me faire capoter au-dessus de la ville, le superhéros qu’il était trippait sur moi ou faisait son devoir citoyen de superhéros. Il devait savoir que je n’avais pas eu un zgague entre les jambes et qu’aucun amant digne de moi (évidemment) n’avait palpé de ma cuisse depuis au moins deux semaines. Disette, famine, pénurie, choléra, c’était la merde, mon pieu était vide. Les mains aux ongles or avaient subitement réapparu et se glissaient sous mes fringues. Elles me caressaient et se faufilaient tout partout, j’ai enlevé mon t-shirt parce qu’on transpirait par – 50.  Mes petits seins ronds nus dans le ciel, je baisais. Un moment parfait. J’ai tordu mon cou pour frencher mon héros, et à pleine bouche je l’embrassais. Par contraste avec l’air froid, sa bouche était chaude et appétissante. Les mains or sans corps me tenaient dans leur bras. Ces bras m’étreignaient et me tripotaient comme le fait une femme. J’embrassais un homme foutrement chaud, je subissais avec délectation les secousses de son bassin qui raisonnaient dans mes reins, tout en étant dans les bras d’une meuf. Déconcertant. Le bras velu de mec, lui entourait toujours ma taille.  Cette sensation surréaliste m’a rappelée les rêves qui permettent de vivre comme s’ils étaient vrais, ce genre de non-sens. Je me suis dit, quelle chance, on a de rêver la nuit, au lieu de dormir. Les mains de cette fille sans présence physique sont retournées dans ma culotte et ont exploré de nouveau mon entrejambe brûlant. J’ai ouvert les yeux pour voir le beau visage de mon amant, mais je n’arrivais pas à l’apercevoir.  Je garde encore aujourd’hui l’impression de ses cheveux et l’odeur de sa peau sûre, veloutée et épaisse. D’un coup, les allers retours de son corps dans le mien sont devenus plus profonds et j’ai été saisie par un spasme compact, soutenu et vif, un orgasme que j’ai ressenti jusque dans ma nuque et en dessous de ma poitrine que j’arborais toujours à l’air libre. Le fourmillement spasmodique a duré longtemps et varié d’intensité, avec la cadence des mouvements de mon amant tombé du ciel. Je pense bien qu’à cela s’ajoutait des instants de chute libre, quand s’égarait notre étreinte, dans ces moments de jouissance ou le corps relâchent tous ses muscles et qu’on se sent  éthéré de plaisir. Décomposé de légèreté. C’est pourquoi on recherche toujours cet état, quand on l’a compris. À tenter de vous le décrire, en frissonnent, l’intérieur de mes cuisses. Le son pourtant fort du râle grave de jouissance de mon étranger s’est étiolé dans les airs et dans mes cheveux. Et même, son éjaculation dans mon corps en m’effleurant l’épiderme me cuisait de plaisir. Fou. À mesure que le rythme du bassin de mon mystérieux soupirant-gigolo de l’Atlas, s’était ralenti, le sillon creusé par cet orgasme râblé se refermait très doucement et je ressentais encore les échos de ce spasme mourant. Nous survolions encore ce coin de terre, de fleuve et de mer, brutalement enlacés quand j’ai commencé à ressentir le froid des hauteurs.  Les mains dévouées et dorées se sont envolées au lointain et ont disparu aspirées par les vents.

La voix de René Homier Roy a percé au travers des courants d’air et des nuages. En entendant, cette voix familière, quelle déception, j’avais seulement rêvé et je ne l’avais pas même soupçonné une seule seconde.  Quand tu rêves, souvent tu sais que tu rêves, et même que tu peux décider de regarder la scène de l’extérieur de ton corps et la vivre à la fois depuis l’intérieur. Encore une expérience kafkaïene que permettent de vivre, les rêves. Quelle chance, on a de rêver la nuit. Puis la nasillarde voix du type à la circulation et son fucking hérisson a percé elle aussi et j’ai été prise de tristesse, une absurde tristesse. Mon mauresque superhéros, son style de racaille, sa peau cuite, notre coït aérien, notre orgasme atmosphérique, sa cape magique, ça n’existait pas, ça n’existait plus. Quelle arnaque. Je me sentais pourtant comme si je l’avais vécu. Le vent, le french dans les hauteurs, la baise au-dessus du Saint-Laurent, où s’en allaient donc tous ces souvenirs inexistants. J’ai coupé la radio, je me suis souvenue du code et j’ai essayé pathétiquement de le prononcer à voix haute. C’était mon numéro de téléphone, quelle nullité.

Mais quand même quelle chance on a de rêver la nuit, au lieu de dormir. J’ai frotté mes yeux pour me réveiller vraiment et mettre fin à ce mirage, mes mains, elles sentaient lui, mon amant des airs. En tout cas, moi, j’ai baisé avec un superhéros, ça c’est sûr. Et je vais me racheter des Nike Air Pump.

-Sherifa Tarasse

Sheriffa Tarasse

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