illustration de David Arcouette

illustration de David Arcouette

 

 

Studio S, le petit espace club très sélect dans une voûte du Vieux-Montréal. Pour s’y rendre on doit emprunter un étroit souterrain en pierre éclairé de façon plutôt lugubre par une rangée de vieux néons institutionnels. Arrivée à la petite porte matelassée rouge, cogner trois fois, les deux derniers coup en syncope. Mot de passe : ________ (si vous faites partie de l’élite, on vous l’enverra par messager).

 

Pour le lundi, habituellement j’y vais d’un numéro assez minimaliste. Plaisirs d’Osaka. Les clients aiment commencer la semaine tout en douceur. Pureté, finesse et grâce sont les mots d’ordre. Nue sous mon kimono de satin noir et blanc, je m’avance lentement sur scène. Mes pieds sont alourdis par de massifs tongs plateforme en bambou qui à chaque pas ajoutent une ligne de percussion à la musique vaguement orientale qui s’échappe des immenses hauts-parleurs tendus de velours zébré du Studio S. Lorsque je glisse le sabre samouraï hors de l’encolure de mon kimono, j’aimerais que cette stupide musique n’existe pas alors je pourrais mieux sentir la lourdeur du silence dans la salle et les respirations des petits groupes d’hommes d’affaires disséminés ça et là dans les moelleuses banquettes en demi-lune. Alors j’entâme une série de mouvements hautement suggestifs qui culmine lorsque accroupie à l’avant scène sur un grand pouf de cuir noir j’insère très lentement la poignée étincelante de l’arme dans mon sexe. La tige froide et dure voyage doucement jusqu’à ce que j’éjacule ouverte aux yeux de tous, puis je m’allonge sur le bord de la scène, la tête dans le vide renversée vers la salle, et je lèche le sabre.

 

Le mardi, hommage à Frida Kahlo. C’est la journée réservée aux marchants d’art de la rue St-Paul. Grande jupe à volants multicolore, cheveux remontés en grande toque tressée agrémentée de plumes de corbeau. Un minuscule bandeau tissé sur mes seins pressés puis enroulé autour de mon torse si serré que lorsque j’ondule les hanches on peut voir les marques rouges sur ma peau. Des papillons rares et domestiqués importés par l’un de nos clients chiliens sur mes épaules, mes bras, mon cou. La machine à fumée qui fonctionne à quart de tour et de grands lazers bleu outremer qui voyagent dans la pièce pour créer un paysage surréaliste tout autour. Moi assise en tailleur dans un petit lit de fer sur roulettes. Un à uns, je dépose tout doucement les papillons sur les revers de mes mains. Deux masses couvertes d’ailes multicolores qui battent lentement. Je promène mes mains partout sur mon corps, glissant mes jambes entre les barreaux de métal. Je me lève et j’avance dans la salle en me masturbant à deux mains. Tous ces marchands pincés qui avancent leur visage, le doux battement qui chatouille leurs lèvres. Ils se laissent aller dans toute cette brume artificielle et je peux voir pointer quelques érections sous les pantalons de fin lainage italien.

 

Le mercredi, contrer la morosité du mi-parcours. Numéro Folies Bergères. Toutes les filles ensemble nous faisons un spécial de plus longue durée. Dans le froufrou des jupons nous alternons nos voix à capella qui montent qui montent jusqu’à devenir des cris. Six jambes qui se lèvent à l’unisson pour dévoiler six vulves parfaitement épilées sur lesquelles nous avons peint les couleurs de la France. Douze talons qui claquent en alternance et autant de seins bien pleins qui s’échappent de nos corsages lâches. Nous offrons nos fesses bien rebondies aux spectateurs pour leur exhiber nos anus roses, et nous faisons tournoyer notre jaretelle derrière notre dos pour finalement la lancer au cœur de la salle en émoi. Quel étonnement dans le visage de ces deux banquiers néo-zélandais de passage à Montréal.

 

Le jeudi, on peut déjà sentir l’excitation de la semaine qui va se terminer bientôt. Les clients arrivent déjà légèrement imbibés de l’alcool de leur cinq à sept causeries. De grands rires rebondissent entre les parois miroirs incrustées de cristaux Swarowski du club. La journée où Jasmine et moi sommes les jumelles-miroir. Le numéro consiste en la reproduction parfaite des mouvements de l’autre. Dans l’obscurité presque totale nous pressons nos paumes nos seins nos jambes, nous nous aimantons l’une à l’autre. Nous devons maintenir en nous un godeniché nacré et lumineux à double extrémité qui éclaire nos lèvres nos cuisses et nos fesses. Nous portons toutes deux une perruque énorme et une chevelure de feu descend jusqu’à nos chevilles pour s’étaler comme une traîne sur le sol autour de nous. Nos langues sont deux serpents hors de nos visages et ondulent de façon malicieuse. Nous jouissons dans ce long baiser. Nous enroulons ensuite nos cheveux autour de nous en racontant une anecdote mensongère sur notre cinquième anniversaire alors que notre cyprine se répand sur la scène.

 

Le vendredi, pour fêter la fin de la semaine nous faisons honneur à la communauté sado-masochiste qui compte un large nombre d’adeptes parmi les gens d’affaires. Le club est plein à craquer, il y a même des hommes debout et quelques femmes perchées sur des talons aiguilles interminables. Le latex noir est à l’honneur et la tension est palpable. Je porte une combinaison très moulante qui crisse à chacun de mes pas, ainsi

qu’un masque de femme-chat. Chacun de mes doigts se termine par une griffe métallique et je m’accroupis à même le sol pour tambouriner afin d’attirer l’attention des spectateurs. Invariablement, un homme quelconque s’approche alors de la scène, frondeur, satisfait de lui-même et de son opulence. Toujours accroupie, je pointe mon index vers lui pour le sommer de monter sur scène. Il tend son veston à un collègue dans le public, puis monte en bras de chemise pour venir s’asseoir sur la chaise de plexiglas orangé qui occupe le centre de la scène. Je me lève d’un geste langoureux, j’ouvre sa chemise armani par un geste féroce qui fait sauter tous les boutons d’un coup. Je piétine ledit vêtement en plantant légèrement mes griffes dans sa nuque. Je fais coulisser la fermeture éclair de ma combinaison très lentement pour dévoiler la ganse d’un fouet rouge, dont on le devine la pointe est toujours enfoncée dans la fente de mon sexe. J’attaque son torse nu, je le roue de coups, je m’asseois sur son visage et je plante mes talons dans ses côtes, je lui fais mal. Lui, en gémissements rauques, me suppliant de le prendre dans sa bouche. Je lui crache au visage et il rit en bandant encore plus fort. Tout le monde applaudit.

 

Le samedi, le dimanche, je fais relâche. Ce sont les nouvelles qui prennent le relai.

 

-Une femme respectable

Une Femme Respectable

 

 

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