Illustration de Véronique Cöté

Illustration de Véronique Cöté

 

Elle était petite, menue, chétive. C’est dans mes cours d’histoire de l’art que je l’ai remarquée. C’était il y a des années. Des cheveux bruns, embroussaillés arrivant aux épaules; des yeux pétillants, vifs, percés de ruse. Pas gênée non plus pour une fille qui vient d’arriver en ville, dans l’insécurité des premiers moments, aucune trace de malaise. Curieuse lors de ses interventions en classe comme à l’extérieur, quand elle me demandait ce que je faisais dans la vie, ce que je faisais après l’école, ce que je faisais ce soir. Sacrément fonceuse, vers les garçons comme vers ses buts. Difficile à suivre, parfois, mais un bon équilibre.

Elle me plaisait beaucoup. On s’appelait un peu, on se voyait souvent, et puis j’ai commencé à aller chez elle, elle chez moi. Chez sa famille, même, loin de la grande ville.

On s’est fréquenté un bout, mais ça n’allait pas bien loin. En bons termes, elle m’a quitté. Pas la scène larmoyante à laquelle on s’attend, mais c’était logique. Pas la bonne période pour moi, ni pour elle, et puis on s’était posé, bienveillants l’un envers l’autre. Après, c’est notre amitié qui s’est vraiment établie. C’était, et c’est encore très bien. On se parlait encore sur une base régulière durant les années qui ont menées à l’université. Elle dans son domaine, moi dans le mien.

À parler avec elle lors d’un brunch en terrasse, on s’est demandé pourquoi ça n’avait pas levé, notre affaire, pourquoi, au final, c’était une rencontre manquée de plus dans la brousse.

-Sexuellement, ça marchait pas.

-Ouin… À l’époque, j’arrivais à bander une fois par pleine lune, genre…

Elle rit en baissant les yeux vers sa salade, ses boucles brunes cascadant dans ses yeux. Elle se relève aussitôt, pour échapper un « alors que maintenant…», flottant.

Alors que maintenant, on parlait toujours de sexe. Ses histoires, à la fine pointe de l’anecdote et du potin sexuel, étaient délicieuses. Elle avait conjugué son esprit dégourdi à sa curiosité en tout et pour tout, et l’avait appliqué au lit. On imagine la suite. Ça partait dans le champ à droite comme à gauche, mais elle savait ce qu’elle faisait et me racontait tandis que, bon public, je restais coi, un bagel figé à mi-parcours, le temps que je digère la nouvelle.

-Tu t’es fait attachée par un gars que tu as rencontré dans la rue le jour même?

-Oui! Pis je suis venue comme une débile sur ses draps! C’était ma-la-de.

Elle appuyait ses fins de phrases, en gloussant un peu, les ailes du nez frémissantes, en sachant qu’elle devrait être gênée, mais qu’elle ne l’était pas et que je devrais être choqué, mais que je ne l’étais pas. J’étais excité, et je lui disais. Elle en riait, son petit museau tressaillait, ses cheveux châtaigne dans le visage, cachant ses yeux vif comme ceux d’une souris.

C’est devenu un jeu, celui de se raconter nos histoires, d’exciter l’autre, de se moquer de notre rencontre manquée, elle souvent en couple, moi trop occupé, les deux pareillement désinvoltes par rapport à une soirée qu’on projetait peut-être faire, pour enfin avoir un moment dans le fouillis des draps où on serait enfin dans le champ tous les deux en même temps, à se battre pour savoir qui l’emporterait à être le plus audacieux, le plus dévergondé.

***

Souris a eu sa passe célibataire où les ébats s’enchaînaient à un rythme effréné. Je recommençais à regarder ses cuisses quand elle faisait du vélo, l’échancrure de sa blouse quand elle me parlait, ses fesses quand elle marchait devant moi. On parlait de pornographie ensemble, s’envoyant des vidéos lorsque nous tombions sur une performance anthologique d’amateurs particulièrement empreints de leur art. Les courriels qu’elle m’envoyait résumaient sommairement ce qu’elle trouvait au vidéo : « Ça, c’est mon fantasme, c’est clair » ou bien « Regarde comment elle aime ça!! ». Je lui en envoyais aussi, des courriels envoyés à une main, l’autre patte ailleurs, l’envoyer vite sinon il ira se perdre dans les limbes après ma session. Ce n’était pas le seul type de correspondance qu’on s’envoyait, seulement le plus divertissante; autrement, je corrigeais ses travaux d’école. Bien sûr, à voir tout ce que Souris commençait à aimer, ça chauffait à vif : les jeux de domination, la dégradation, la soumission totale… Tous des trucs que j’aimais aussi en théorie, mais pour lesquelles j’avais peu d’expérience pratique, sauf avec quelques autres animaux comme nous. Il y avait bien Louve qui prenait ma main pour la mettre sur sa gorge, ou bien me demander de la gifler en plein cœur de nuit, mais c’était bien en-deçà des pratiques de Souris que je sais honnête dans ce genre de chose.

Le plus surprenant, c’est qu’on aurait jamais crû, en regardant Souris, qu’elle soit le genre à aimer faire les choses qu’elle fait ou, et dans une plus large mesure, aimer se faire faire cela. Elle passe sensationnellement inaperçue sans toutefois être normale ou quelconque. Elle ne s’habille par pour dégager la sexualité qu’elle a, elle ne soigne pas outre mesure son apparence, n’a pas des courbes qui rendraient justice à son appétit vorace. Il faut savoir voir dans l’ombre, attendre la nuit, qu’elle se réveille et qu’elle sorte enfin, invisible mais bien là, à vivre sa vie d’entre les murs. Il faut la pressentir plus que la voir, l’entendre plus que l’écouter.

Un jour, elle m’envoie un courriel :

-Salut Loup! Est-ce que tu pourrais me résumer ce texte de 7-8 pages? J’ai trop à faire dans le moment et puis ça me fait vraiment chier des textes en anglais. Je t’en devrais une!

Fidèle à nos habitudes, je ramène la balle, bon chien, en rétorquant : « tu sais comment je veux que tu me remettes ça ». Elle embarque, lâchant un « tu pourrais me faire ce que tu veux ». Jusque là, tout est normal, je ne fais que répondre selon notre logique perverse. J’avais du temps, j’ai fait le résumé. Dans le courriel de retour je la relance à la blague, lui disant que la semaine prochaine serait un bon moment.

« Jeudi soir » qu’elle me fait. « Jeudi soir, tu me fais ce que tu veux comme paiement ».

Là, ça commence à clocher, mais pas tout à fait; ça voulait peut-être dire qu’elle me payait une bière jeudi, qu’elle était disponible et voilà. Aussi, sans m’en rendre trop compte, je pensais à plein de scénarios. Ça m’allumait de penser que ma meilleure amie voulait me baiser pour rembourser une dette, et ça m’excitait d’autant plus que je savais que cette idée l’excitait aussi.

Souris n’avait pas vraiment l’intention de payer avec son corps.

Je l’ai cru jusqu’à ce qu’elle commence à me sucer tandis qu’assis dans mon sofa, je sirotais un bourbon, toutes lumières allumées. Elle me regardais, ma queue en bouche, les genoux bien joints au sol pour que je puisse, en me penchant un peu en avant, regarder ses fesses engoncées dans son string blanc qui dépassait de sous sa jupe en jeans relevée. Avec des mouvements profonds et rythmés, elle prenait toute ma bite, s’arrêtant parfois à la base pendant que je prenais une brève inspiration d’emportement, la tête renversée, fixant le plafond, momentanément ailleurs, avant que je repose mon regard sur elle qui, immobile, attendais le mien. Puis elle se reculait en me fixant, crachait sur ma queue, de ses doigts fins comme de la paille, elle répandait sa salive et recommençait. Quand mes couilles étaient trop humectées, elle équilibrait le tout avec sa langue humide et chaude, s’enfouissant le visage en entier entre mes couilles et mes jambes pour bien lécher jusqu’à l’intérieur de l’aine. Elle me suçait avec sa tête en entier, sans dire un mot. Elle aurait pu continuer des heures. Ce soir-là, j’aurais voulu la filmer, ne plus avoir besoin de voir d’autres qu’elle qui, visiblement, ne regrettait pas son choix de paiement.

À avoir tant parlé de nos désirs, je savais les très lointaines limites que Souris avait. La tirer par les cheveux, la forcer à s’avancer agenouillée jusqu’à ma chambre, je savais que ça passait. Donner une teinte violacée à son visage tandis que je l’étranglais, tassant son string et la prenant toute habillée sur mon lit, je savais que ça passait. Lâcher la pression de ma main sur son cou pour la gifler au visage, je savais que ça passait aussi. Je voulais lui venir sur le visage, et je savais que ça passerait aussi, qu’elle le voulait. Elle m’avait dit comment elle ramasse avec ses doigts le sperme pour se mettre en bouche, passage obligé, tandis qu’elle regarde le gars dans les yeux. Quand elle m’a demandé de lui cracher dessus, je l’ai fait. Mon crachat dégoulinait à la commissure de ses lèvres et sur ses joues. Je pensais qu’il y avait quand même un pas entre se faire venir dessus et demander à quelqu’un de cracher sur soi, mais Souris n’avait aucun problème avec l’un ou l’autre. Et le plus fascinant, c’est qu’elle ne le fait pas pour moi, elle le fait pour elle, pour se sentir souillée. En la regardant qui ne concédait pas à être mal traitée, mais qui le demandait, l’exigeait, j’ai compris que je n’étais pas vraiment en position de dominant. J’étais un exécutant pris dans le tourbillon de son très intime abus d’elle-même.

Souris était une bête de sexe parce qu’elle cache si bien des extrêmes si grands. Parce qu’elle ne ferait que ça de ses jours libres, du sexe sale, sans compromis, plein de luxure et de limites dépassées. Et elle irait pointer au travail le lendemain, calme et posée, invisible aux yeux de tous, peut-être oubliée dans le calcul du fantasme pour ceux qui ne la savent pas animale comme elle l’est, ne voyant en elle que la petite brunette, menue et chétive.

J’ai abdiqué, ce jour-là. Je n’essaie plus de l’impressionner avec mes histoires. Elle reste, incontestablement, la grande gagnante de notre jeu malpropre dont je me fais ici que le porte-parole.

-Le Bestaire

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