Illustration de Valery Lemay

Illustration de Valery Lemay

 

Nous étions sur la côte ouest américaine, l’endroit était gris et parsemé d’autoroutes à dix voies, bleu et bordé par la mer qui bouffait les balustrades. Toi tu conduisais vite la décapotable mes cheveux au vent mon visage brûlant le rire qui me fend la bouche ma poitrine qui fait boum en dedans. Trop vite les miles qui s’écrasent derrière nous, une musique grasse fait crépiter les hauts parleurs, il n’y a plus d’oiseaux dans le ciel, que des avions ficelant le bleu de longs rubans blancs.

Au bout du chemin qui monte comme un long serpent, distillant ça et là ses rubis de maisons cinq étages, une énorme grille d’entrée surmontée d’une arche diamantée : Let’s call it SEXODROME, The Velvet Museum. La grille s’entrouvre en poussant un long gémissement de femme, le chemin bordé de hauts palmiers dorés s’étire portant les étoiles de tous les Ron Jeremy de ce monde. Tout au fond du domaine verdoyant, telle une énorme fresque rococo de mauvais goût, se cache un écrin scintillant incrusté d’un milliard de cristaux Swarovski turquoise, de quoi faire pâlir d’envie le nouveau manoir Playboy juste à côté.

Une forme grotesque et décadente à six étages comportant cent chambres et antichambres, véritable petit labyrinthe truffé de passages cachés et de bibliothèques pivotantes. Le circuit du visiteur y est orchestré par un fin assemblage de chuchotements féminins, susurrant à travers les multiples hauts-parleurs dissimulés dans les draperies décadentes pour indiquer le virage de corps à prendre. Cent espaces, cent numéro gravés en hologrammes chatoyants, cent bandes sonores chargées de murmures et d’halètements, de cris et bruits de friction, de succion, de claquements : cent positions, An Ode to Kamasutra.

Au premier étage, tout au bout d’un long couloir étonnamment étroit, un homme au corps sculptural tatoué de noir pénètre à la perfection une femme nappée de crème en tenant ses deux jambes pointées vers les airs avec vigueur. Une caméra braquée vers l’action est reliée à un système 3D qui projette sur la voûte astrale du plafond une rediffusion en gros plan des mouvements de chair. Le bassin de l’homme, le va et vient de sa verge dure, les lèvres entrouvertes de la femme et ses fesses rebondissant sous chaque choc.

Tout au fond du chemin, c’est plutôt une jeune beauté au corps translucide animé de lumières bleutées qui, accrochée à un homme d’or, nous offre dans une variation de micromouvements une version mémorable du Golden Triangle, faisant bien onduler son sexe ouvert pour emprisonner celui palpitant de l’homme qui se tient sur ses coudes en position de planche, les abdominaux saillants dégoulinants d’une sueur de métal au milieu du tumulte.

La volée de marches que nous montons pieds nus, pour mieux sentir le relief de sa mosaïque de poitrines fort réalistement moulées, nous mène à un deuxième étage où les choses se corsent. Nous voilà sommés par une préposée, uniforme latex et fouet surdimensionné, de nous départir de nos vêtements pour parcourir nus le reste du trajet sensoriel. L’espace sonore se fait de plus en plus chargé, les halètements se multiplient et les sons de succion deviennent très juteux, les jets de salive chargent les hauts parleurs et les cris de jouissance résonnent de loin et de près dans une grande chorale agressive.

Juste à côté, toi l’homme de chair parmi tous les autres de matières précieuses et rares positionnés de façon irréprochable, tu déambules. Je te vois bander de plus en plus fort, la sueur ruisselle dans ton cou malgré les courants d’air de la mansion en tressé de cristaux, tu as la chair de poule. J’entends ton souffle discret mais court, je vois ta bite rosir d’envie devant tous ces divertissements, tes mains prises de tressaillements nerveux.

Ascent to Desire, un homme juché sur des échasses interminables tient en suspension une très jeune femme et la fait rebondir dans les airs. Une fois l’heure, l’homme jouit un feu d’artifice qui on ne sait trop pourquoi ne parvient jamais à mettre les lourdes tentures de velours noir tout autour en brasier.

Splitting bamboo, comme autant de ciseaux tranchants, les jambes ouvertes de femmes en velours enserrent le torse de leurs partenaires, un déambulatoire s’organise à travers ce jardin parsemé de verdure où le chant des criquets artificiels enterre parfois les gémissements féminins.

The bridge, un homme se promène à quatre pattes sur le dos comme une araignée à travers une pièce en miroir tandis qu’une femme paresseusement juchée sur lui le pénètre doucement. Sa bouche est ouverte comme une offrande et tu ne peux résister à lui donner ton sexe. Elle te suce mécaniquement mais plutôt goulûment et tu dois te déplacer avec eux à travers la pièce, observant l’étrange kaléidoscope en mouvement reflété par murs et plafond, toujours plus excité et plus grand.

Magic Mountain, une femme agenouillée contre un cube d’onyx, les cuisses pressées contre un côté de la forme et son ventre au-dessus, se fait pénétrer par derrière langoureusement. La chaleur de la masse noire irradie le corps des deux amants par vagues et un halo lumineux se forme autour du couple. Je ne peux résister à l’envie de m’agenouiller moi aussi et de presser mon ventre sur la surface de pierre inhabitée, de me mettre ainsi en miroir de cette grande femme brune élancée et de planter ma langue au milieu de son visage haute couture. Je t’invites, tu le sais, mon cul est ouvert à toi et mes lèvres contre les siennes j’attends que tu me pénètre de ta verge insoutenable, que tu te libères en moi puisque tu n’as pas osé le faire dans une bouche automatique.

Ton sperme jaillit comme la première fontaine et s’étend partout autour, court-circuitant le système sophistiqué de la salle numéro 42. Les deux marionnettes esthétiques nous observent d’un regard vide, comme figées sur l’économiseur d’énergie de leur facial.

Plus loin, d’autres voix nous appellent, d’ici jusqu’à cent nous reprendrons bien vite notre énergie vitale et nos gonflements respectifs. La pointe de mes seins me fait mal et j’aimerais qu’une demoiselle de cristal me les suce tout en accomplissant nonchalamment un Reverse Cowgirl sur un chameau géant, au milieu d’un désert de paillettes. C’est peut-être le numéro 68, qui sait.

-Une Femme Respectable

Une Femme Respectable

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