Illustration de Farah Allegue

Illustration de Farah Allegue

Je t’ai croisé hier après-midi. Nous nous sommes regardés longtemps sans un mot échangé. Juste ce qu’il faut de laideur pour te rendre magnifique. Un regard intéressé qui s’est lentement transformé devenant de plus en plus brûlant. Terrain glissant de la démesure dans mon corps qui reste droit dans la rue à faire semblant que rien ne se passe. Faire semblant d’être froide intellectuelle calculatrice pensées élevées qui voyagent dans ma tête remplissage philosophie calcul mental répéter un mot deux mot m’occuper pour que rien ne transpire de ce désir foudroyant qui me prend. Je passe mon chemin terminé ce regard. Nous sommes deux planètes différentes nous ne nous connaissons pas passer mon chemin pour vaquer à une occupation logique pour tout oublier. Le feu au corps ne me quitte pas toi tu es déjà loin quatre cinq rues peut-être je ne peux pas rebrousser chemin je suis une femme respectable. Lourds sacs de fruits aux épaules je poursuis ma route. Au centre de mon corps il y a cette lutte toujours présente certains jours cachée aujourd’hui lancinante. Brûlure alors que je marche en direction opposée de ton regard muet. Les ganses des lourds sacs de fruits me coupent les épaules alors que je poursuis mon chemin plaquée contre toi l’étranger. Nous marchons en directions opposées et pourtant nos corps plaqués l’un contre l’autre ça fait mal tellement c’est excitant. Mon nez dans ton cou les sacs qui tombent par terre le jus des fruits écrasés contre le trottoir alors que je respire l’odeur sur ta peau un peu moite. Je te dévore je te lèche partout immobile. Ton odeur en petites bouffées à l’intérieur de moi. Je marche vers chez moi les sacs de plus en plus lourds hâte de les déposer. Gravir les escaliers avec tout ce poids toi qui durcit contre moi. Je ne connais même pas ton nom mais j’en ai  l’intuition. Je m’assois sur la dernière marche et me gratte l’intérieur du coude avec un cantaloup. Toi vingt-trois rues au lointain, je frotte mes cheveux sur ta nuque puis tout le long de ton dos comme un petit animal. Nous sommes dans ton appartement ou derrière un arbre le sol est chaud le gazon déjà piétiné et un peu jaune. Nos langues en pas de deux. Ta main qui remonte sous ma jupe de coton léger un peu délavé le gazon qui colle sous mes fesses. Toi qui glisse ta main encore un peu plus loin. Sur la dernière marche de mon escalier l’épicentre de mon corps brûlant il n’y a pas de courrier aujourd’hui je sors ma clef. Il n’y aura pas de broderie cette fois tout est précipité nuages gris gazon piétiné la pluie va bientôt tomber nous nous dépêchons. Bruits familiaux indistincts de pique-niques troublés. Tu glisses en moi comme si c’était la chose la plus naturelle du monde mes cheveux tes cheveux la même chose mes tempes sont des tambours militaires. Je glisse la clef dans la serrure de la porte d’entrée. Le cantaloup est tombé du balcon et se noie dans le bac de récupération il pleut tout le temps ces jours-ci. Nous sommes tous deux en haute mer ça tangue à un rythme d’enfer bruits de ballons de soccer qui résonnent c’est tellement fort que je crie mon visage caché dans tes cheveux pour étouffer le son. J’ouvre la porte d’entrée mes sacs sur les épaules l’air d’une fille qui pense à sa liste d’épicerie. Je jette un dernier regard derrière moi vers la rue. Dans l’air il y a encore une mince possibilité que chacun nous rebroussions notre chemin et que nous nous prenions sans civilité. Demain je retournerai au marché acheter du pain pourquoi pas. En attendant je suis une femme convenable aux occupations variables. Je referme la porte d’entrée et dépose tout sur la table de cuisine. J’ouvre la porte du réfrigérateur et je prends une pause.

-Une femme respectable

Une Femme Respectable

Leave a Reply