Illustration de Josie-Anne Lemieux

Illustration de Josie-Anne Lemieux

 

Y’a certaines relations qui, lorsque terminées, font mal.

 

D’autres pas.

 

J’me souviendrai toujours de la première fois où j’me suis fait briser le coeur. J’étais à Beauce-Carnaval dans la file d’attente pour les auto-tamponneuses avec Mélanie Beauchemin. C’était ma première blonde. J’avais 10 ans.

À cette époque, “frencher” était la chose la plus cochonne qu’on pouvait faire. Pis moi pis Mélanie, on “frenchait” en maudit!

Trois fois en fait. Je les comptais…

Anyway, on attendait ensemble pour aller se tamponner allègrement quand Steve Turcotte, un gars de sixième, est arrivé à côté de nous. Sans me regarder, il s’est penché sur elle puis lui a chuchoter quelque chose à l’oreille.

Au même moment, le forain adolescent pré-pubère a détaché le cordon de sécurité et nous a fait signe d’entrer dans l’arène. C’est là que Mélanie a lâché ma main, pris celle de Steve et m’a lancé un dernier regard avant de monter dans une des voiturettes avec lui. Ses yeux semblaient remplis de honte et d’empathie.

Je suis resté là un moment, seul, jusqu’à ce qu’on me pousse. Je suis monté dans l’unique voiturette restante, aux côtés d’un jeune norvégien déjà assis du côté passager parce que trop gros pour pouvoir s’assoir derrière le volant. Ensuite, on a attendu, l’agonie en bouche et le coeur dans marde.

Pendant les sept minutes qui ont suivi, probablement les sept plus longues de ma vie d’ailleurs, la voiture tamponneuse au volant de laquelle j’étais assis n’a pas fait le moindre mouvement.

Du moins, pas à cause de moi. J’étais incapable d’arrêter de fixer Mélanie et ce connard de Steve pendant que ce dernier s’en donnait à coeur-joie.

Hans à mes côtés, ou peu importe son nom, pleurait de chaudes larmes en me suppliant de peser sur l’accélérateur pour cesser ce carnage dont nous étions victimes, alors que moi je restais là immobile, avec toutes les émotions prises dans le cadre de porte. En fixant hargneusement Mélanie, je me demandais comment une personne pouvait être à ce point laide en dedans pour ne pas tenir compte des émotions d’autrui de la sorte?

Je fixais ces deux êtres immondes, le visage amorphe, dans une parfaite apathie. Je voulais que ça fasse mal. Je voulais m’en souvenir pour le restant de mes jours…

Ensuite s’en est suivi une énorme peine d’amour étalée sur plusieurs jours dont je vous épargnerai les détails.

 

Dernièrement, j’ai retrouvé un vieux dessin dans mon cahier canada qui illustre bien ce traumatisme:

Gulliver

 

 

 

 

 

 

Ça, c’est mon point de vue de Mélanie et Steve pendant qu’ils me fonçaient dedans à répétition. Ils doivent probablement ressembler encore à ça aujourd’hui…

 

Bref, depuis ce jour chaque fois qu’une relation arrive à terme, j’ai cet impression physique et mental de me faire rentrer dedans par des dizaines de voitures tamponneuses.

 

En fait, pas tout l’temps. Pas à chaque fois…

Parce que j’vais aussi toujours me souvenir de la première fois où j’ai vécu ma première “non-peine d’amour”, où de laisser quelqu’un ne m’a absolument rien fait. Pas d’auto-tamponneuses, pas d’marde, pas de sanglots.

Par la suite, je me suis senti bizarre pendant quelques jours, comme après avoir mangé un sac de chips à moi tout seul. Une sorte de déception mélangée à un inconfort.

Et pour être franc, je ne sais toujours pas lequel des deux est le pire. Je ne sais pas comment l’expliquer d’une façon rationnelle, mais j’ai l’impression que ça fait presque plus mal de ne rien ressentir que de tout ressentir…

 

J’allais souvent à ce petit resto. Elle travaillait au comptoir. Je lui souriais. Elle me souriait en retour. Je l’ai invité à prendre un café; on est allé boire une bière.

Puis une autre.

Puis une autre…

Jusqu’à temps qu’on aille envie l’un de l’autre. Des fois, ça prend ça.

Mais dès le moment où c’était parti, y’avait rien à faire. J’ai payé nos verres, on a enfilé nos manteaux et on est parti en courant vers ma voiture.

Une fois à l’intérieur, tout était compliqué; mettre les clés dans le contact, tourner la clé, toucher ses seins, ajuster les miroirs, l’embrasser, sortir de mon stationnement en parallèle, mettre ma main dans ses culottes, mettre le clignotant, absolument tout.

Une fois sur le métropolitain, tout allait mieux. Toujours tout droit et chaud devant.

Elle aussi se disait que les conditions étaient favorable pour baisser mes culottes et engorger ma queue.

Je reste concentré, je reste alerte. Je fixe droit devant… non! ne pas fixer! Il faut constamment vérifier ses 4 miroirs… ses 3 miroirs! Puis les angles morts et l’odomètre afin de ne pas dépasser la VITESSE permise et le KILOMÉTRAGE total pour ne jamais rater un changement d’HUILE et le GAZ, au cas où la lumière allumerait et les PORTES, sont-elles toutes bien fermées? Sûr? et le niveau du liquide d’essuie GLACE qui ne cesse d’augmenter pour la première fois dans l’histoire, il monte, monte au lieu de descendre, monte à une vitesse faramineuse! Le liquide monte et s’apprête à éclabousser tout le pare-brise!

GARDE…LES…YEUX…OUVERTS!!!

 

Après qu’elle ait avalé tout mon sperme, j’ai cru que j’étais en amour…

 

On s’est revu plusieurs fois. C’était bien, on baisait partout. On avait même un jeu qui consistait à se lancer des défis afin de trouver l’endroit le plus inusité pour baiser. On allait dans les toilettes de restaurant pour finalement s’enfuir sans rien manger. En revenant tard le soir dans le dernier wagon de métro durant les 2 minutes 10 entre la station papineau et la station frontenac. Une fois quelqu’un est rentré. On a fait semblant qu’il n’existait pas. Il est ressorti. On a eu raison.

Au cinéma, on allait voir des vieux “série B” traduits en français seulement pour profiter de la salle vide. Au spa, dans le sauna humide lorsque toute la vapeur était relâchée. Peu importe s’il y a des gens ou pas, on y voit que dalle.

Puis y’a eu l’accotement, la ruelle, l’épicerie (ouin, j’en suis pas nécessairement fière), le balcon et la maison de retraite dans laquelle on fait exprès de faire un maximum de bruit.

Ça faisait environ six mois que l’on se fréquentait. J’allais chez elle, elle venait chez moi, je soupais avec ses colocs, elle a rencontré mes parents, nous avions chacun la clé de l’appartement de l’autre. Une vraie relation quoi.

Toutefois, on ne s’est jamais vraiment dit “je t’aime”, on ne riait pas des mêmes blagues, on se chicanait souvent. Je ne ressentais pas ce sentiment dans le creux de mon ventre et cette excitation dans le bout de mes doigts.

Bref, après autant d’émotions latentes, lorsqu’elle m’a demandé si je l’aimais, j’ai simplement répondu que “non”.

 

À ce moment, j’ai cru entendre son coeur craquer. Un énorme pincement, comme le son de l’eau lorsqu’elle gèle subitement (ça se peut, ok?).

C’est aussi à ce moment que je n’ai rien ressenti. J’ai eu envie de pouvoir pleurer, seulement par peur d’avoir l’air d’un monstre. Mais non, absolument rien.

Elle, visiblement dans tous ses états, me maudissait de lui avoir présenté mes parents, de lui avoir fait miroiter un possible “nous”…

Je n’avais rien à dire pour ma défense. En plus j’avais faim.

Alors je suis parti.

 

Avec le temps, on dirait qu’on apprend à mal aimer. Ou peut-être qu’on apprend à se protéger, ce qui fait en sorte qu’on aime mal. On devient alors avec l’ouverture sélective et la maladresse des amants.

 

Et même si parfois on se sent comme des putes que l’on reconnait à la candeur de leur gestes, même si parfois on coucherait avec n’importe qui pour ne plus se sentir seul, même si parfois on se masturbe pour se rapprocher le plus possible d’un contact humain, il nous restera toujours la douleur permanente des autos-tamponneuses pour nous rappeler que l’on existe.

Et ça c’est bien.

 

-Gulliver du Lombriquet

Gullivert du Lombriquet

 

 

 

 

 

 

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