Illustration de Marie-Claude Lepiez

Illustration de Marie-Claude Lepiez

Midi. Temps sec, soleil fort, tout au sud un champ immense de fleurs miraculeusement irriguées et presque fluorescentes.  Époque victorienne, jupes lourdes, envie de me pavaner toute nue comme une sauvage. Satellites inexistants et personne à mille lieues à la ronde.

 

Je défais les agrafes de ma longue jupe noire de lainage. En tombant sur le sol elle ressemble à une grosse roche tellement elle est rigide. Sous la jupe, trois jupons ayant vu plusieurs femmes. Les enlever délicatement sinon déchirure. En haut, défaire ce lacet interminable qui me boudine de bas en haut en taille sablier.

 

L’oxygène qui remonte subitement à mon cerveau. Le soleil toujours plus proche, jamais vu aussi gros, qui vrombit. Tous ces vêtements dans le champ fluo qui font comme un grand corps mort tout écrasé. Je jubile.

 

Il donne si chaud ce soleil si proche. Je colle des pétales de fleurs sur mes mamelons brûlants. Les herbes hautes chatouillent mes fesses, mes cuisses et ma vulve puritaine. Le soleil qui continue de s’aplatir vers moi, produisant un chant étrange qu’on appellera deux siècles plus tard l’électro.

 

 Frisson délicieux. Je chatouille mon gentil haricot en y allant d’allers-retours délicats sur un pistil de fleur. Vacarme du soleil qui s’intensifie.  J’entreprends de me masser circulairement en utilisant un peu d’or blanc pour que ça glisse mieux. De  l’autre main, je taquine mon hymen avec la plus extrême délicatesse. Mes seins pointés vers le ciel, ma tête renversée vers l’arrière, main droite en mouvements de plus en plus grands puis, incapable de me retenir, main gauche un deuxième doigt.  Je jubile, j’ai de la terre jusqu’à la racine des cheveux, et ça monte encore.  À droite, à gauche, comme dans un tableau pointilliste sur l’acide les fleurs me fouettent le visage. Rouge, bleu, orangé, jaune, vert. Mon corps est si chaud et le soleil si proche : j’ai peur qu’il me dévore mais c’est si bon,  c’est si bon,  c’est si bon.

 

Une fraction de seconde j’ouvre les yeux et partout c’est blanc, phosphorescent, et chaud comme dix mille souffles humains. Une voix métallique me parle, et si j’étais prophète je saurais que c’est du vocoder dont il est question.  Des mots étranges et poétiques : Goûte ta chatte. Je joue une sonate avec ma main droite et alors je crie JE CRIE JE CRIE. Autour de mes doigts, l’étau se resserre par petits coups.

 

Oh jouissance ! La grande lumière phosphorescente se divise en petits points comme des aiguilles lumineuses. Des lettres se forment, en mouvement. J’arrive à lire « Elvis te dit bienvenue » mais je ne comprends pas ce que ça veut dire.

 

Le liquide chaud coule entre mes jambes. Derrière cette grande lumière je discerne une forme métallique et circulaire, et si j’avais deux cents ans je saurais que c’est une soucoupe volante. Une passerelle s’en détache et s’allonge. Un être coloré arborant les étoffes les plus somptueuses en descend. Ses yeux sont voilés d’un objet mystérieux cerclé d’or. De mes deux pommes du jardin d’Éden les pétales sont tombées.

 

Je suis assaillie de questionnements : qui est Elvis, et qu’est-ce que cet homme mystérieux qui ressemble à une incarnation futuriste du roi Melchior fait ici ?

 

Sur la passerelle, je vois émerger cinq jeunes hommes drapés de couleurs très étranges qui reflètent la lumière. On peut clairement discerner leur engin mystérieux braqué sous leur pantalon. Bouffée de chaleur, climat tropical. Voyons, comme ils se mettent à bouger! Mais qu’est-ce que c’est : une danse? Quelle étrangeté, quand même, ces roulements de bassin qui n’arrêtent pas.

 

C’est le roi le premier qui arrive vers moi. J’ai peur, j’ai chaud, je sue. Il me prend et je tombe à la renverse. Tableau pointilliste, encore, à gauche, à droite. C’est la première fois que je, simple paysanne vierge de surcroit, vois un homme d’aussi près.

 

Les yeux entrouverts, le corps brulant et liquide à l’intérieur, je ne perçois que des taches de couleur qui bougent lentement autour de moi. Des paumes sur mon cou, des pouces sur ma nuque qui remontent dans mes cheveux, puis l’obscurité et la sensation très douce et humide de lèvres étrangères sur ma bouche. On me mord. Visages collés, langues échangées, elles goutent la fumée le miel la menthe et un arôme synthétique que je ne connais pas.

 

Contre mon corps les étoffes multicolores crissent, glissent, collent, s’arrachent, se tordent, se nouent. Ne reste plus ensuite que ces six magnifiques corps. Près de mon visage comme un petit canon cette chose qui pointe toujours plus haut en se gonflant, injectée de sang. Sans réfléchir j’y frotte mon visage, puis mes lèvres, puis ma langue, puis tout entier je le prends dans ma bouche.

 

Ma langue parcourt ce membre étrange avec intuition, tourne autour de son extrémité, revient de bas en haut, puis perd la mémoire de ce qu’elle fait. Les petites fusées sont partout autour de mon visage, elles pointent vers moi, attendant que je les prenne pour les lécher avec ardeur. Quatre mains dans mes cheveux, deux sur mes seins qui s’agrippent, deux qui s’enfoncent à l’intérieur de moi puis un autre sur ma petite bille qui est très dure.

 

Dans ma bouche, l’un de ces membres qui explose : quelle amertume, quelle surprise! Dire qu’il était chaud et inoffensif il y a deux secondes… J’avale tout comme si c’était une offrande précieuse. Une langue traverse mon dos de bas en haut, de haut de bas, c’est infini, elle tressaute puis elle se fait plus lente plus douce, elle remonte dans ma nuque et alors, plus bas, c’en est trop tous ces doigts, je jouis encore pendant que cette langue sur ma langue.

 

Nous nous dévorons à sept  langues et tout autant de goûts différents. Tous les membres toutes les fesses dans mes mains puis ça explose puis ça explose puis ça explose dans ma bouche sur mes seins sur mon ventre sur mon chaste coquillage. Étrange de voir la vulnérabilité des hommes alors qu’ils jouissent.

 

Aujourd’hui, seul le roi pourra entrer en moi.

 

Maintenant.

 

Instant de douleur fulgurante, je ferme les yeux.  Des lèvres tendres tracent cinq chemins de baisers pour que j’oublie, pour que je ne regarde pas ce sang qui s’est échappé de moi. J’ai envie de pleurer à la fois de tristesse et d’une joie incroyable. À travers mes paupières à demi closes je vois s’éloigner les cinq silhouettes de couleur pure qui remontent lentement vers le vaisseau. J’entends la mystérieuse voix métallique qui répète : « adieu, adieu, adieu, adieu… » en s’accélérant pour devenir un vrombissement.

                                 

Demeure cet homme sur moi, le plus beau, le plus étrange de tous sans ses draperies d’or. Il s’est enfoncé en moi et il me chevauche très rapidement, puis avec une lenteur extrême. Quand il m’embrasse c’est comme si j’avais six hommes sur moi, quand il me mord j’oublie qui je suis, quand il enfonce son nez derrière mes oreilles, je frissonne et tout en bas c’est immense ce qui est en train de se produire. Nous suons tellement que nous sommes presque sous l’eau. Ses doigts sur mon pois et ça remonte encore mais de façon plus aigue que toutes les autres fois.  Les saccades deviennent très rapides presque comme une vibration la vie est magnifique grandiose mon plaisir qui monte comme jamais auparavant. Dans ma tête des flashes de couleurs se succèdent et je crie je crie JE CRIE et il crie il crie Il CRIE. Je suis une fleur. Tu es un roi.

 

Sous mes paupières lourdes les couleurs défilent lentement, doucement. L’autre corps qui se retire de moi tellement émue et pleine d’amour. Je veux garder mes yeux fermés le plus longtemps possible et vivre en cet autre lieu sans contraintes physiques. Je sens l’odeur des fleurs écrasées et de la terre mouillée de sperme et de sueur. J’entends des pas, légers, qui s’éloignent lentement. J’entends le vrombissement du vocoder qui se transforme, qui ralentit et qui reforme des mots que je ne comprends pas : « Love me Tender ». Love me tender. Love me tender. Love me tender.

 

J’ai maintenant la certitude que ces créatures célestes viennent d’une autre planète puisqu’ils s’expriment avec des mots et des sons totalement incongrus. J’ai maintenant la certitude que je suis en amour. Euphorie. Tristesse. Jupes grises au lointain. Adieu.

Une Femme Respectable

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