Illustration de karine Bernier

Illustration de Karine Bernier

 

 

Starlette de cinéma, les cheveux courts coupés très droits sur la nuque, noir de jais, lustrés, en bloc solide autour de son visage. Le long cou qui s’étire comme la chose la plus fragile qui soit. Elle portait la robe courte tout juste sous les fesses, le tissu fin, filé en franges, ondulant au roulement de son corps longiligne et gracile. Lorsqu’elle marchait, c’était un scintillement d’étoiles, et les talons carrés de ses souliers percussionnaient. Sa bouche dessinée au crayon comme une cerise au milieu de son visage, toute mouillée, pulpeuse comme un fruit trop mur, ne faisait que chuchoter, encore et toujours, car elle n’aimait pas parler. Le contraste entre son corps ultramobile et sa voix tremblante était saisissant. L’usage de ses cordes vocales était réservé exclusivement pour le cinéma sonore, le plus grand emmerdement du siècle disait-on, plus grand amant de sa voix de velours très grave de fumeuse invétérée. Elle était noire du dehors comme du dedans, et gardait en permanence dans le tiroir de sa table de chevet un poignard incrusté de pierrailles ainsi qu’un pilulier d’argent terni.

 

Le long porte-cigarettes d’étain glacé toujours entre les doigts, elle aspirait la fumée de ses mentholées comme d’autres reprennent leur souffle, et les volutes s’épaississaient autour d’elle dans le boudoir de velours comme dans la chambre aux draps de satin noirs. Dans cette contrée de foisonnements infinis, cette femme, presque muette, cette starlette au visage souligné de fard, trop triste pour mourir, restait ici, à tout attendre.

 

Son plus grand vice la condamnait à demeurer au milieu des vivants bien que rien ne l’intéresse de ce pays. Son plus grand vice faisait battre le sang dans ses veines plus fort que pour aucune autre, elle en était insatiable, cela la rendait impulsive, violente, agressive, possessive. Son plus grand vice, elle n’en pouvait plus, elle en avait envie de se battre elle-même.

 

Elle avait découvert qu’il lui était possible de jouir en continu pendant plusieurs minutes, pendant une bonne dizaine de minutes même, puis, à chaque jour, un peu plus, un peu plus longtemps. Un peu plus longtemps jusqu’à combien de temps ? Une heure, une journée, une semaine ? Était-il possible de jouir pendant toute une vie, sans jamais revenir sur la terre noire? Alors il faudrait engager quelqu’un qui puisse la nourrir, la laver, la coiffer pendant qu’elle jouissait éperdument, ne portant plus sur Terre. Cette jouissance lui éviterait-elle de mourir ? Ou lorsque son corps retomberait à la fin de l’extase, serait-il mort, enfin ? Plus de films, plus de répliques, plus de bijoux, de fards, d’interlocuteurs, de prétendants discernables. Ils attendraient en file pour la faire jouir, pour qu’elle ne cesse de crier, et l’un relaieraient l’autre dans une grande valse de halètements sans fin. Plus rien ne l’intéressait que cette possibilité, elle consacrait toute son âme à jouir, hors cela tout était éteint, terne et maussade.

 

Elle jeta un regard circulaire sur sa loge, son boudoir, sa chambre, tout du pareil au même, les bouquets de fleurs jonchaient le sol, certains pourrissant dans une odeur légèrement fétide. Les arrangements floraux commandés et livrés, actes de gêne ou de courtisanerie des prétendants affamés, des acteurs de second rang mal vêtus, des aristocrates presqu’embaumés, des femmes double-jeu, des puceaux tout juste sortis des limbes de l’enfance, des vieilles dames toutes étourdies par l’ennui. Le tapis de la pièce n’était plus qu’une déclinaison de pétales de roses, certaines fusionnant avec le sol dans leur état avancé de décomposition.

 

Tous fermaient les yeux devant l’état prononcé du désordre de la chambre pour venir visiter la starlette qui s’était acquis le rang de déesse des plaisirs charnels du vingtième siècle moderne. Les photographes surréalistes se bousculaient pour venir la photographier nue, des aiguilles dans les mains. Un peintre cubiste l’avait déjà peinte pareille à l’un de ses énormes bouquets de fleurs dilapidés. Elle était le sujet de plusieurs poèmes dada et un certain réalisateur de l’avant-garde française prétendait écrire une épopée sensorielle à son sujet.

 

Ses seins parfaits tendaient vers le ciel comme des petites pêches bien mûres, ses mamelons tiges incandescentes ne demandant qu’à être mordillées. Son ventre était blanc et lisse, ponctué d’un seul grain de beauté très sombre à droite du nombril.

Son sexe, lorsqu’il s’échappait de la petite culotte de dentelle noire, se révélait aussi noir de jais que sa chevelure; doux, bien plus doux que son visage hostile. Son sexe adorait tout ce que son visage refusait, acceptait sans discrimination, ayant la clémence de prendre et de couver. Son sexe était la seule chose qui comptait et durant les affreux moments de répit elle devait se jeter dans les chimies médicamenteuses, le travail et la nicotine pour trouver quelque engourdissement à l’état de manque.

 

Le sperme des uns des autres blanchissait le noir de la chambre, l’odeur âcre se mélangeant à celle des cigarettes. Elle s’abreuvait de la salive des étrangers et s’hydratait de la sueur de leurs corps. Lorsqu’ils s’endormaient après la jouissance, elle coupait une natte de leurs cheveux, la glissait dans un petit carnet, puis continuait de se masturber, ses doigts rendus glissants de cyprine et de foutre, son sexe recrachant l’offrande mâle dans les draps mouillés. Elle cherchait la deuxième, la troisième jouissance, et lorsqu’il arrivait à l’un de ses amants de s’assoupir plusieurs heures, il se réveillait au son d’un gémissement halluciné, un air mélancolique qui se poursuivait toute la journée en trame de fond dans la pièce.

 

Il fallait des amants patients pour endurer ses interminables états de transe, certains s’échappaient de la chambre pendant son absence, une fois que leur gland avait explosé et que leur chair s’était liquéfiée. D’autres la couvraient de baisers tandis que son corps tremblait, son dos arqué, son visage renversé par l’arrière, la léchaient pour mieux la débarrasser de la sueur des autres. Ceux-ci étaient les meilleurs amants, les infatigables de la douceur, ceux qui savaient la posséder avec violence mais l’attiser avec une insoutenable délicatesse. Ils pouvaient enfouir leur visage entre ses cuisses des heures durant, car la faire jouir était pour eux vital. Ils arpentaient son échine dorsale alors que les spasmes secouaient son corps, dévoraient ses mains comme un dernier repas, s’endormaient au creux de ses fesses et se réveillaient déjà en train de durcir au milieu d’elle.

 

Dommage que dans son état de transe parallèle, elle ne leur accordât pas la juste importance. Elle quitterait bien vite le pays de la conscience sans leur faire d’adieu, toute absorbée dans la poursuite de son cri, seule à jamais et les autres muets, la vibration était si forte que rien d’autre ne pouvait exister. Il y a déjà un long moment qu’elle était disparue de l’écran, et maintenant tout était noir.

 

-Une Femme Respectable

Une Femme Respectable

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