Illustration de Juliette Gagnon Lachapelle

Illustration de Juliette Gagnon Lachapelle

 

Il n’existe qu’un seul moyen pour qu’Annie et Thomas baisent. C’est qu’ils s’engueulent. Ou qu’ils se tapent dessus, des petits coups, insignifiants voire moumounes. Mais il faut une tension, une violence dans l’air pour que le désir s’installe et qu’ils consument cette attirance physique.

Annie et Thomas n’ont rien d’un couple, ce ne sont même pas des soi-disant amis. Ils se sont rencontrés un jour où Annie roulait à vélo sur une rue tranquille du quartier Rosemont évitant tant bien que mal tous les nids de poule, c’est-à-dire la rue au grand complet. Thomas quant à lui sifflotait dans sa voiture en roulant un bon 10 kilomètres à l’heure de trop. Ce qui aurait pu être un accident majeur, c’est avéré être rien d’autre qu’une simple frousse. En zigzagant de façon impromptue à travers les immenses nids de poule, Annie a forcé Thomas à l’éviter pour ne pas la frapper. Se faisant, il a failli emboutir une voiture stationnée sur son passage, provoquant chez ce dernier une ribambelle de sacres. Surprise par la voiture qui l’a si rapidement contournée, Annie a évidemment chuté. Avant même de se relever, elle lui a offert un magnifique doigt d’honneur. Ayant capté le geste dans son rétroviseur, Thomas est automatiquement sorti de son véhicule saisi par une haine et une colère momentanée. Sans même se regarder, les deux se sont balancés des injures à la figure. Puis à court de sacres et en manque d’oxygène, ils se sont tus pour reprendre leur souffle, se regardant enfin. Ils sont restés plantés sur place un long 15 secondes, le temps de s’observer et de laisser s’installer le malaise, suivi de la gêne, puis du désir. Le calvaire ne faisait que commencer.

Reprenant ses sens, Thomas s’est empressé de s’excuser. Annie lui a sourit bêtement sans pour autant les accepter. Légèrement vexé, mais quand même subjugué par la beauté d’Annie, Thomas lui a offert de la ramener chez elle. C’est ainsi qu’Annie et son vélo se sont retrouvés dans la voiture de Thomas en direction de son appartement dans le silence le plus total.

À une fois à destination, Thomas a proposé à Annie, de manière un peu forcée, de monter son vélo sur son balcon, question de prouver sa galanterie. Se sentant bien obligée de le remercier, cette dernière lui a offert un généreux verre d’eau. Dans la cuisine, le malaise régnait encore lorsqu’Annie pour briser le silence a fait remarquer à Thomas qu’il roulait au moins à 60 kilomètres à l’heure dans une zone de 40. Piqué au vif, Thomas a immédiatement jeté le blâme sur Annie qui roulait comme si elle avait pris la pire brosse de sa vie. Il n’en fallu pas plus pour qu’une magistrale engueulade s’en suive, se clôturant par un autre long silence chargé de tension sexuelle. Voulant en finir avec cette fâcheuse situation, Annie s’est approché de Thomas, hésitant entre l’envie féroce de le gifler mais aussi celle d’empoigner son membre. Encore ambivalente lorsqu’elle l’a embrassé, Annie a bien failli l’étrangler lorsqu’elle s’est emparée du collet de sa chemise. Mais ce qu’elle ne réalisait pas à l’instant, c’est qu’elle ouvrait une boîte de Pandore.

Immanquablement, une multitude d’accrochages suivit le baiser, comme sur qui devait installer le condom. Car selon Thomas il est plus simple et plus rapide pour lui de le faire, mais pour Annie c’est plus plaisant et excitant si elle y prend part. Question de bien ramollir Thomas pour ensuite se demander si Annie doit le branler avec le condom ou sans. Pour qu’ensuite Thomas la pénètre dans la position du missionnaire pour qu’Annie trouve le tout déprimant et ô combien assujettissant. Pour que Thomas accepte exceptionnellement sans broncher d’opter pour le doggy style, non moins assujettissant, mais en s’assurant de rentrer ses doigts bien profond dans la chair d’Annie tout en donnant des coups de bassins d’une puissance surprenante. Pour qu’il développe une sournoise crampe à la cuisse gauche qui le fait sacrer un beau gros tabarnak qui surprend Annie et la fait venir. Et pour qu’enfin il vienne à son tour excité par l’animalité des cris de joie et de douleur d’Annie. Enfin, tout était vraiment d’un naturel époustouflant et tellement prometteur, qu’ils ont échangé leur numéro de téléphone.

Est-ce en se remémorant ces adorables souvenirs à la vue des ecchymoses sur ses jambes et des écorchures sur ses bras, qu’Annie eu l’envie d’appeler Thomas ? Nul ne le saura jamais. Mais chose certaine, il avait laissé une marque indélébile sur sa peau, une marque d’une telle profondeur, qu’elle pouvait encore sentir son souffle, sa poigne, sa verge, avec un tel réalisme. Quant à Thomas, il ne pensait qu’à l’étreinte maladroite et bandante de leur corps et espérait tout autant revivre le moment.

Cependant, lorsque Thomas mis les pieds à nouveau chez Annie, son premier regard éteignit toutes les sensations charnelles qu’elle avait pu vivre en composant son numéro. C’est comme si à la vue d’un Thomas relaxe et sympathique, Annie n’avait plus aucune forme de désir. À vrai dire, il en était de même pour Thomas. C’est pourquoi ils prirent l’habitude de s’appeler les jours de mauvaise humeur où la moindre opinion divergente peut provoquer un débordement. Et qui dit débordement pour Annie et Thomas dit sexe. Chaotique certes, mais étrangement satisfaisant.

Combien de temps allait durer ce petit jeu, pour l’instant cela les importait peu. En autant que chaque ecchymose soit porteuse d’un souvenir, d’une sensation de brûlure et de désir. Et peut-être bien que le jour où ces soi-disant stigmates disparaîtront, la fin de leur histoire sonnera. Nul ne peut le prédire, pas même Annie et Thomas.

-Vanity Dietrich

Vanity Dietrich

 

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