Illustration de Farah Allegue

Illustration de Farah Allegue

 

Assise dans mon vieux jeep, j’ai de la difficulté à voir la route à travers le pare-brise crasseux. J’actionne les essuie-glaces mais cela n’a comme effet que d’étaler la fine couche de terre orangée que le maudit vent qui souffle sans trève depuis les dix dernières heures a foutu là. Les emballages de sandwiches jonchent le siège passager et j’ai des morceaux de chips collés aux fesses. Il fait chaud – mauvaise idée de me mettre en minishort – et la ratine du banc me pique à la limite du supportable.

Devant moi, la route comme un fin ruban gris tout crevassé qui s’étire dans l’immensité sans bornes du désert. J’ai depuis longtemps cessé de consulter mon atlas pour découvrir le grisant sentiment de rouler tout droit sans aucun autre objectif particulier que celui de fendre le paysage. New Mexico, Colorado, Arkansas, Nevada – Welcome to the Magnificent, Unbelievable, Magical – et je continue.  Le front gras et brulé à vif par le soleil, je roule. Je n’ai plus de souvenirs, je n’ai plus de passé, je suis un courant d’air dans une machine.

Le soleil baisse au milieu du ciel comme s’il venait s’écraser sur la route en se couchant. Lorsqu’il disparaît, l’horizon crache la lumière comme si elle émergeait des profondeurs de la terre en un dégradé sublime d’orangés et de mauves. Je ne sais pas si c’est à cause du deux litres de boisson gazeuse que je viens de caler pour me réveiller, mais je crois discerner au lointain une grande lumière rose qui clignote pour couronner un palmier tout « Vegas-ien ». Une oasis, ma première oasis, quelle merveille ! Il aura fallu huit journées de pit stops dans des motels miteux pour s’y rendre, oh rédemption !

Cela va disparaître, cela va disparaître, me dis-je tout en me rapprochant, mais non, les couleurs ne font que s’accentuer, plus magnifiques que jamais, le palmier se déploie et devient grand comme une petite montagne. L’inquiétude s’empare de moi : la route se dirige tout droit dans son tronc…Je ferme les yeux et j’agrippe mon volant plus fort. Je ne veux pas mourir dans mon jeep de cambrousse nauséabond. So I pray the God that blesses America. Save me with all my dirt, coz I am a poor loner and a lost soul. Et je fonce.

Le pare-choc couvert de boue s’enfonce dans le tronc écaillé du palmier gros comme la terre. L’écorce n’offre aucune résistance et se fend comme s’ouvrent les portes d’un royaume bienveillant. Cette oasis magistrale se révèle être un énorme et exotique Car Wash qui donne un avant goût des extravagances de Vegas que j’imagine à quelques heures de route. Un véritable attrape-touriste obligé pour tous les voyageurs qui, perdus comme moi, suivent la route sans se référer à leurs cartes.

Pablos Sexy Rubbers, High Contact Water Jets Mexican Car Wash. Deux rangées de jeunes hommes basanés torses nus, la serviette négligemment balancée autour du cou, le canon du boyau d’arrosage entre les jambes, et Bam! J’avale par les fenêtres ouvertes de ma voiture des litres d’eau qui dégoulinent sans discrimination sur toutes les parties de mon corps.

Cinq athlètes du saut en hauteur qui atterrissent sur mon toit, se laissant retomber en glissades sensuelles le long de mon pare-brise en autant de traînées mousseuses. Ma vitre polie à chaud et les essuie-glaces amoureusement astiqués par les entrejambes en cotonnades blanches qui s’y attardent.

Surprise ainsi au beau milieu de mon pèlerinage solitaire, je ne remonte pourtant pas la fenêtre. Sale, seule et sauvage, je me laisse amadouer. Ils ont pris le mot nettoyage au sens large du terme, car c’est sur moi que plusieurs exercent la pression de leur jet d’eau. Leurs mains se glissent par les deux portières pour venir déboutonner ma chemise trop grande Wild Wild West. Mes seins nus de voyageuse solitaire émergent facilement du tissu brut et lourd de saleté. Les grandes éponges me massent en mouvements circulaires et mon corps disparaît sous la mousse. Ceux qui sont chargé de l’entretien de l’habitacle intérieur de mon jeep glissent sur moi comme si j’étais un terrain d’atterrissage avant de faire émerger de leur slip une verge dressée coiffée d’une éponge moelleuse pour venir frictionner avec ardeur les poignées, les miroirs, le tableau de bord de la voiture. Partout, les glands surdimensionnés et multicolores s’appliquent à redonner à mon véhicule son lustre d’antan.

Je sors par la fenêtre et m’étends jambes ouvertes sur le pare-brise de mon fidèle compagnon de route. J’apprécie les jets en alternance, les chamois maniés de façon virtuose, la cire glissante et le séchage à l’air chaud. Je me laisse avancer dans le long tunnel peuplé de jeunes mexicains maîtres de leur art, et pour la première fois en deux mois je désire être propre, étincelante comme Vegas la magnifique, pour mieux me replonger dans ces sentiers terreux, disparaître sous la saleté puis renaître sous les mains expertes des employés de Pablos Sexy Rubbers à mon voyage du retour.

Le jeep poursuit son avancée, je voudrais pourtant qu’il puisse s’arrêter pour mieux me délecter du lavage intégral mais les plaques de métal le propulsent toujours plus vers l’avant. Un fouillis de palmes verdoyantes remplit tout l’espace alors que les employés disparaissent comme les habitants sauvages d’une forêt amazonienne. Au milieu de ce chatouillis infiniment végétal, le clignotement rosé refait surface. Je ressors de cette belle oasis complètement nue devant la route infinie et droite. Le désert orangé est toujours aussi grand et les fines particules de saleté recommencent déjà à se loger dans les petits creux de mon épiderme.

Je regagne l’intérieur de mon véhicule pour me protéger du souffle violent de la nuit qui tombe. Je reprends le volant et, si je conduis assez longtemps, quelque part au milieu de la nuit surgira une masse de clignotements lumineux, une bête toute en néons. Vegas, Vegas, Vegas, celle que je voulais éviter mais qui, après cette escapade, me semble une nouvelle oasis exotique.

-Une Femme Respectable

Une Femme Respectable

 

 

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