L'été indien_MP_Le Matou copie

Illustration de Mathieu Potvin

 

 

Adam roulait depuis cinq heures. Une fin de semaine de camping lui changerait peut-être les idées. Il n’avait plus de cigarettes.

 

Dans le coin de Baie-des-Rochers, il vit justement un dépanneur. Le caissier, pu de cheveux, pu de dents, le teint basané, sûrement un Indien :

- Ça va faire 15 piasses pour le sac. T’as pas l’air de filer toi…

Sans le laisser répondre, l’Indien prit un thermos sous son comptoir.

- Bois ça, ça va te relaxer.

Il fut trop gêné pour refuser. Un genre de tisane, au goût pas si pire, herbeux.

 

Plus loin sur la 138, au milieu de nulle part, un pouceux, les lunettes fumées, la calotte; beau style, belle coupe, bon prix. Dès qu’il le fit monter, Adam sut qu’il aurait l’extra avec ça.

 

Il était pourtant pas un expert des p’tites passes, mais il rangea l’auto sur l’accotement. « Je vais aller pisser. » Naturellement, l’autre le suivit dans le bois. S’il y avait des orignaux dans le coin, ils étaient mieux de se préparer à prendre des notes pour cet automne.

 

Les mains se baladèrent, les vêtements tombèrent, mais Adam était de plus en plus troublé. Impossible qu’il l’ait pas remarqué tout de suite : le gars était un sosie de son ex : même face, même corps, mêmes grains de beauté; même sa voix ressemblait de plus en plus à celle de Julien. Adam débanda du coup. « J’ai changé d’idée. » Il se pencha pour ramasser son linge; quand il se releva, « crisse, y est où? » Il le chercha deux minutes, « fuck off », reprit la route.

 

Comme il l’espérait, la fin de semaine à Sainte-Rose-du-Nord avait estompé un peu le fantôme de Julien. Il arrêta à Baie-des-Rochers faire des provisions de cigarettes.

- Salut l’ami. Ça va faire 80 piasses. Veux-tu une petite tasse avant de partir?

- Non merci.

- T’es sûr?

L’Indien avait une lueur dans les yeux. Adam prit la tasse.

 

À Saint-Siméon, dans le stationnement de la station-service où Adam faisait le plein, un gars était accoté au mur, le genre de chanceux né photoshopé, la face de magazine, le cul tight de vendeur chez Simons. Le gars, assez à l’aise merci :

- Où tu vas?

- Je retourne chez nous à Montréal.

- J’attends justement l’autobus pour y aller.

- Veux-tu embarquer?

 

Comme avec le pouceux, tous les mots du monde tenaient en un seul : FOURRER. L’auto s’engagea à gauche, vers Port-au-Persil. Sur le bord du fleuve, des touristes photographiaient une petite chapelle. Pas très loin de là, Adam montait le plus beau gars qu’il ait vu de sa vie. Il oublia le vent froid du fleuve, les galets qui blessaient ses genoux; de toutes les choses qu’il avait vues de sa maudite vie, rien, mais rien était aussi beau qu’un gars bandé. Pas de mollesse déplaisante, de boules adipeuses embarrassantes, de fentes humides à la flore louche; juste du dur, juste de la force, juste de la vie.

 

Le soleil baissait. Ils se rhabillèrent et se dirigèrent vers l’auto. Adam partit pour lui déverrouiller la porte. Plus personne. « Coudonc, qu’est-ce qu’ils ont tous à se sauver? »

 

Ce qui avait commencé comme un été de cul était en voie de finir en été du cul. Adam connaissait maintenant la 138 par cœur. Chaque fois il arrêtait chez l’Indien prendre des cigarettes, l’Indien lui offrait une tisane, chaque fois Adam vivait ensuite une aventure toujours plus folle, toujours plus excitante, comme sortie de son imagination. Depuis la première fois s’étaient ainsi succédé des gars bâtis comme des bouncers ou des patineurs artistiques, habillés comme des courtiers de Wall Street ou des hipsters de Londres, des jeunes, des vieux, un peu de tendresse, beaucoup de cul sale – il était même monté dans un autobus en panne sur le bord du chemin, avec une équipe complète de soccer. Juste raconter ce qui s’était passé là devait être illégal. C’était à croire que tout ce que le monde comportait de gars en manque s’était donné rendez-vous dans ce tronçon perdu de la 138. Et ces rencontres disparaissaient toujours sitôt la baise terminée, comme aspirées par les montagnes charlevoisiennes.

 

Alors que l’automne approchait, un doute surgit dans son esprit. Pour faire un test, il passa devant chez l’Indien sans s’arrêter, roula une heure. Il répéta le manège deux, trois fois. Pour la première fois de l’été, rien. La quatrième fois, il acheta des cigarettes, but la tasse offerte par l’Indien. Avant même Saint-Siméon, un couple de backpackers lui faisait signe sur le bord de la route. Comme prévu, lorsqu’ils montèrent dans l’auto, ils sentaient pas la sueur, mais le cul.

 

Adam rebroussa chemin vers le dépanneur.

- Coudonc, qu’est-ce qu’il y a dans ta tisane?

L’Indien sourit en plissant les yeux.

- À chaque fois que j’arrête ici et que j’en bois…

Pas évident d’avouer qu’il avait fait sa traînée tout l’été.

- Tu rencontres quelqu’un à ton goût, vous allez fourrer, pis il disparaît, c’est ça? C’t’une vieille recette de grand-mère, je peux pas t’en dire plus…

- Mais les gens avec qui j’ai fourré, c’est qui? Sont rendus où? J’ai toujours ben pas baisé avec des fantômes! C’était toujours ben pas juste dans ma tête?

- Quelle différence ça fait? T’as eu ce que tu voulais, t’as l’air plus heureux.

Adam se tut un instant, puis reprit :

- T’as pas idée comment tu pourrais faire d’argent avec ça.

- Pour que le coin se remplisse de crottés qui fourrent derrière chaque buisson? Je fais déjà en masse la passe avec les cigarettes. Je donne ma tisane seulement aux gens qui font pitié pis qui ont l’air smatte, comme toé.

 

Les semaines suivantes, Adam eut plus pantoute le goût de descendre dans Charlevoix. En fait, il y est juste allé avant les fêtes, remplir le coffre de cigarettes pour passer l’hiver. L’Indien lui a demandé s’il voulait boire de quoi. Adam a dit non.

 

Aux dernières nouvelles, Adam s’était enfin fait un chum, qui ressemble à aucun des gars avec qui il a fourré l’été passé. Seb est petit, barbu, et un peu enrobé. Les deux filent le parfait bonheur. Ils regardent même pour s’acheter un condo.

 

Le matou

 

 

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