Une illustration de Farah Allegue

Une illustration de Farah Allegue

Masculigne, des hommes formidables, de la tête aux bottes.Slogan des publicités de masculigne à la fin des années 90*

 

Mon ami Claude me l’avait conseillé, me disant en avoir fait l’expérience. Même sans être particulièrement intéressé, je me suis laissé convaincre. Au début des années deux mille, on pouvait encore utiliser le téléphone pour avoir du cul anonyme sur « Masculigne ».

 

C’était une de ses soirées où la perspective de l’inconnu arrivait presque à me rendre la sensation de vivre agréable. J’ai appelé pour m’inscrire et personnaliser ma boîte vocale attitrée avec un message sensuellement suggestif; j’allais pas mentir à personne, j’étais pas là pour aller prendre un café. Je me rappelle clairement avoir pensé, après avoir écouté les descriptions convenues, ennuyeuses et dépourvues de fantaisie ou de personnalité des autres boites vocales : « C’est quoi le pire qui peut m’arriver de toute façon? »

 

Quelques semaines après l’inscription et un gros paquet de commentaires libidineux sans intérêt, j’ai reçu un message; pas complètement vulgaire, la voix d’un homme au timbre normal, un discours cohérent…

 

Martin son nom. Martin était plus âgé, il devait être dans la quarantaine. Moi j’étais un enfant, à peine 20 ans, nouvellement à Montréal, excité par l’air urbain… J’étais loin d’être naïf par contre. Au contraire, je flirtais avec la délinquance et me connaissait un fort penchant pour la découverte. J’avais une envie irrépressible d’expérimenter la vie jusque dans ses limites, surtout sur le plan sexuel. Il me fallait essayer tout ce que je pouvais, même des idées qui me séduisaient pas d’emblée. Je me forçais à trouver un attrait érotique à des situations qui auraient semblé complètement tordues pour les autres, simplement parce que je croyais qu’il pouvait y avoir dans l’expérience, une sensation, une émotion importante, capitale, un vertige ou un plaisir secret que je serais ensuite l’un des rares élus à avoir connu. Il y avait ce constant désir de défier mes limites. C’est ça qui était excitant.

 

 Une fois, par exemple, au sauna, je suis entré dans une salle ou un garçon — je dis pas garçon pour rien, il devait pas avoir plus que seize ans — assis sur un siège de cuir, attaché par le plafond à des chaines, caressait frénétiquement sa verge, crachait dessus à répétition, frottant son gland avec rudesse en gémissant. En même temps, il se faisait enfoncer l’avant-bras d’un sexagénaire dans le cul. Le vieillard essayait, avec son autre main, de donner de la vigueur à son membre flasque en le tâtant violemment. Ma première réaction en a été une de répulsion. Je me suis pourtant forcé à les regarder. Ça avait quelque chose de tellement interdit… Pendant que l’adolescent voyait son extase grandir et sa respiration s’accélérer, j’ai laissé tomber ma serviette et j’ai attrapé mon sexe instinctivement réveillé par mon dégoût. Je me suis avancé directement devant lui en me masturbant rapidement afin de rattraper le garçon et essayer de me synchroniser à sa jouissance. J’ai explosé mon sperme sur son sexe et quelques secondes plus tard, c’était à son tour d’éjaculer sur mon visage stratégiquement positionner pour le recevoir. Pas dans ma bouche par contre.

 

J’allais tellement loin, trop loin, en franchissant une limite qui défiait la morale ou alors simplement la frontière des comportements sexuels acceptables, mais c’est cette transgression-là, l’angoisse, le danger d’un acte aussi pervers qui devenait érotique.

 

Quand on se met à jouer le jeu de l’expérimentation, on a l’impression de prendre des risques énormes. Pourtant, j’ai jamais rien fait qui aurait pu être, même un tant soit peu, dangereux. Non, c’est l’idée, par la perversion, de défier une chose comme la vie humaine qui stimule. On transgresse toutes les règles et en cherchant à poursuivre toujours plus loin, ce sont les traits de la mort qui se dessinent. L’ultime, la dernière transgression.

 

Donc Martin, le mec de Masculigne, m’avait laissé un message sur ma boîte vocale et je l’avais rappelé. On s’était mis à parler un peu de tout… Les premières conversations n’avaient rien de sexuel.

 

Il avait une belle voix, posée, une agréable constance dans le ton qui donnait l’impression de quelqu’un de mature. Il y avait peut-être un petit quelque chose de triste, un genre de monotonie mélancolique presque indistinct, mais ça, c’est peut-être mon souvenir qui s’est déformé relativement à ce qui s’est passé ensuite. Comme un faux souvenir que mon cerveau aurait créé afin d’associer les éléments d’avant et d’après la rencontre et les rendre cohérents entre eux. Notre cerveau fonctionne comme ça. C’est partie intégrante de la nature humaine de manipuler inconsciemment le passé avec nos connaissances du présent, c’est un mécanisme de survie apparemment. On peut jamais faire complètement confiance à notre mémoire. Raconter une histoire, un souvenir, c’est raconter le présent. Ça vient pas de moi. J’ai lu ça dans une revue scientifique; un article dédié à la mémoire.

 

C’est lors du troisième contact téléphonique que le sujet de la rencontre a été abordé, ce qui était tout à fait dans la norme et j’étais assez séduit par sa conversation pour ne pas vraiment craindre de tomber sur un schizophrène parano ou sur un homme violent.

Donc il me dit : « Tu veux qu’on se rencontre? »

Je réponds que oui. Il me demande si ça peut être chez lui. J’avais pas de problème avec la chose, même je préfère. Quand on ramène des gars à la maison, après ils savent où on habite, j’aime pas trop ça.

 

Et là il ajoute : « Faut que je t’avertisse de quelque chose. »

Sur l’instant, j’ai senti comme un shoot d’adrénaline dans tout mon corps, la sensation de froid qui nous traverse complètement, qui débouche jusqu’à nos narines tellement le corps se prépare à quelque chose…

 

Il me dit : « Faut juste que je te dise, je suis aveugle. J’ai fait une tentative de suicide qui m’a fait perdre la vue il y a quelques années. Est-ce que ça te dérange? »

 

La nouvelle arrivait comme une décharge électrique, mais au lieu de me plonger dans le doute, au lieu de me faire débander, ça a eu l’effet inverse. L’idée qu’il ne puisse pas me voir, qu’il me sentirait par ses mains, son corps, son nez, sa langue, c’était franchement excitant.

 

Je me suis donc rendu chez lui dans la soirée. J’ai marché jusqu’à son logement, dans l’Est de Montréal; un vieux complexe d’appartements gris ou les corridors sentent l’urine. Arrivé devant chez lui, j’ai remarqué le judas sur la porte. Ça m’a amusé, « qu’est-ce que tu peux ben faire avec ça » que j’ai pensé, puis j’ai sonné.

 

La première chose aperçue quand la porte s’est entrouverte, c’est la tête d’un Golden Retriever la bouche ouverte, qui s’avançait pour me sentir l’entrejambe. Puis j’ai vu une main tirer son collier en lui disant de rentrer. Le chien n’a fait aucune misère évidemment — les chiens-guides sont entraînés à écouter leur maître — puis la porte s’est ouverte complètement.

 

Si Martin avait pu voir, le pauvre, s’il avait pu voir… S’il avait pu voir, il aurait vu mon visage. J’essayais quand même de contrôler mon dégoût, même s’il ne pouvait pas le remarquer, par respect sans  doute ou par pitié.

 

J’ai compris que j’avais mal capté son avertissement.

Je pensais qu’il voulait juste m’avertir de son handicap visuel.

En me racontant avoir fait une tentative de suicide raté, il sous-entendait qu’il s’était tiré une balle dans la tête…

Et qu’il avait manqué son coup.

 

Il n’avait pas juste perdu la vue. Il avait perdu son visage. Il ne s’en rendait peut-être pas bien compte, ou alors il était dévoré par le malheur de la lucidité, mais son visage était complètement difforme. C’était un monstre, la tête la plus tristement effroyable que j’ai vue de ma vie.

 

Mais je suis entré quand même, en sachant pas comment sortir de la situation sans être blessant. On s’est assis dans son salon, on a discuté. Il a discuté surtout. J’étais incapable de me concentrer, je pensais juste à la caricature grotesque qui s’articulait grossièrement devant mes yeux, me répétant en moi-même comme un mantra : « non, je peux pas faire ça, je peux pas le faire, non, je peux pas ».

 

Mais je restais.

 

J’ai même pas essayé de trouver une excuse. Après une quinzaine de minutes à me raconter des histoires que je n’écoutais pas, forcément, il m’a invité dans sa chambre.

 

Je suis allé.

 

Avant de m’embrasser, il a commencé à me toucher le visage, pour me voir.

 

Je l’ai laissé faire.

 

Il arrêtait pas de dire : « Mais t’es tellement beau! Je suis donc bien chanceux, t’es tellement beau! » en rencontrant mon nez, mes épaules, en frôlant mes mamelons et mes abdominaux que j’ai instinctivement contractés, ma poitrine, et plus tard mon pénis endormis, mais toujours la même extase : « Mais mon dieu t’es tellement beau! »

 

Je pense que c’est là que j’ai trouvé à quoi m’accrocher pour y arriver. Parce que quelque chose de puissant en moi était non seulement prêt à se résigner, mais voulait accomplir l’impensable. Et son interprétation de moi, sa satisfaction, son excitation presque juvénile arrivaient à me stimuler suffisamment. J’ai moi-même fermé les yeux et j’ai attrapé sa main pour qu’il me branle. Quelques secondes plus tard, ma verge était dure et Martin au comble du plaisir. Il gloussait d’un rire qui m’aurait été méprisable de la part de n’importe quel autre homme.

 

On s’est déshabillé complètement. J’ai soulevé ma paupière pour voir sa nudité. Son corps avait rien d’extraordinaire, il faisait un peu d’embonpoint, son sexe était même plutôt joli, déviant légèrement vers la droite, mais fièrement chapeauté d’un gland massif. Je l’ai pris dans ma bouche. J’y aurais trouvé un vif plaisir si son hygiène ne laissait pas savoir à mon nez qu’il ne recevait pas souvent de visite sexuelle. Il a dû s’en rendre compte par lui-même parce qu’il a attrapé mes épaules pour approcher l’ouverture étrange de son crâne vers moi en sortant la langue pour que je l’embrasse. Je me suis exécuté cette fois. Par la suite j’ai fui sa tête en léchant sa poitrine, en mordant ses mamelons, en le forçant à me prendre par-derrière en glissant son pénis entre mes cuisses pour qu’il s’active comme s’il me pénétrait. Ma main tentait alors en vain de mener ma jouissance à terme.

 

Pendant l’action, son chien était dans la chambre, assis juste à côté du lit, guettant. C’était dangereusement distrayant et dans pareil moment, j’avais besoin de toute ma concentration.

 

 Puis c’est devenu insoutenable, le chien s’agitait, tournait autour du lit pour finalement se mettre à pleurer. Il comprenait mal ce qui se passait, j’imagine. Je ne sais pas, mais je peux dire qu’il m’était impossible de garder une érection avec Elephant Man dans mon dos et un chien qui pleurait à deux mètres de moi.

 

J’ai arrêté ce que je faisais, je lui ai impatiemment demandé de le sortir de la chambre. J’ai assurément été trop brusque, mais c’était tout le malaise refoulé tant bien que mal de la situation qui explosait. Il l’a fait, se confondant en excuses, essayant de m’expliquer que son chien n’avait pas l’habitude des invités…

 

Après de trop longues justifications désolées, on a recommencé là où on en était. Un peu avant même. J’ai essayé de finir ça le plus vite possible en le faisant jouir. Ma main gauche s’est agrippée à sa verge comme une pieuvre alors que je crachais dans l’autre pour lubrifier son extrémité sensible avec une insistance certainement douloureuse. Il ne semblait pas avoir mal par contre. Au contraire, il mâchait des paroles inaudibles en mordant son avant-bras. Il a explosé sur mon visage. Chose étrange, j’ai eu le réflexe d’ouvrir ma bouche. Pour une des rares fois dans l’histoire de ma courte expérience sexuelle de l’époque, j’ai laissé une giclée douçâtre puissamment envoyée, entrer dans mon palais. À ce moment, avec Martin ravi comme un bébé, criant dans la jouissance la plus laide et touchante qu’on peut imaginer, j’ai eu envie de jouir aussi.

 

Mais non. J’en ai profité pour lui dire qu’on pouvait s’arrêter, que j’étais trop fatigué pour continuer.

 

Il m’a invité à rester dormir, mais j’ai prétexté devoir me lever tôt le lendemain. Je me suis rhabillé.

 

Sur le lit reposait l’épave de son corps disgracieux souillé du sperme que j’avais recraché sur son ventre. Dans sa face déconstruite comme une toile de Picasso, je pouvais lire sa satisfaction, un petit sourire discret qu’il exprimait sans doute malgré lui.

 

Je voulais m’en aller, je voulais pleurer, je voulais vomir, je voulais le prendre dans mes bras, lui dire de ne pas être triste, qu’il y aurait d’autres beaux moments dans sa vie, lui mentir que son visage n’était pas si mal. Je voulais le rassurer sur l’existence… mais lui il souriait. Il n’avait pas besoin d’être convaincu de rien. À cet instant il en était convaincu. C’est moi qui essayais de me faire croire que je n’étais pas un monstre de vouloir me sauver pour ne plus jamais le revoir. Me rassurer moi-même qu’il existait probablement un espoir pour lui, pour moi, dans la vie, quelque part.

 

J’ai quitté son logement très rapidement. À cause de masculigne il avait mon numéro. Il m’a harcelé au téléphone, en laissant des messages sans arrêt pendant peut-être une ou deux semaines. Puis les appels se sont espacés. Comment il pouvait savoir lui que je ne voulais pas le revoir? Il avait eu du plaisir, un plaisir qu’il n’avait sans doute pas souvent. Un jour, il n’a plus rappelé.

 

Quelques semaines plus tard, j’allais rencontrer un autre gars de masculigne. Faut croire que je n’avais pas eu ma leçon… Le jour même où il m’a laissé son numéro, on s’est donné rendez-vous. Il était de passage et je pense qu’il voulait baiser au plus vite.

 

Quand je suis arrivé devant un triplex dans Saint-Henri, j’ai cogné… J’ai vu le rideau de la fenêtre sur la porte être tiré par une main. J’ai vu le haut du visage d’un homme. Des yeux. Brun les yeux, profonds, graves. Il m’a observé pas même trois secondes, a laissé retomber le rideau…

 

Je suis resté devant la porte à attendre. J’ai même cogné à nouveau.

Il n’a jamais ouvert. Il a dû me trouver laid.

-O’score Wild

o'score_wild_Carré

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