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Illustration de Hugo Ferland-Dionne

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Je me sentais très excitée sans savoir pourquoi. L’impression du sexe me collait au front, aux épaules, coulait dans mon entrecuisse, faisait frissonner mes genoux. J’ai ouvert les yeux, et l’étendue de sable fin se perdait dans l’infini. C’était un vent trouble qui pince au visage sans retenue.

Sur un haut rocher, j’étais juchée en aveugle. Les mains pressées contre mon ventre pour les réchauffer, les jambes légèrement écartées, et le vent qui s’engouffrait par bourrasques dans le canal entre les genoux et l’aine. Tranquille comme un château-fort condamné.

Derrière l’épais rideau de poussière, j’entendais pourtant le son de la vague qui gronde, qui gronde si sourdement que l’on ne sait pas où elle commence et quand elle s’arrête. J’avais envie de me vautrer dans les algues, d’en recouvrir mon visage pour mieux respirer la moiteur de la mer répandue. Je m’enfoncerais alors dans le sable et le varech vers la mer infinie, devenant humide, avide, ouverte : une étoile de mer qui revit lorsque ses muqueuses s’engorgent.

Les gouttelettes se sont mêlées aux particules sèches, l’air s’est chargé d’un lourd embrun et j’ai senti que le seul fait de déplacer mon corps un peu à droite entraînerait un déséquilibre atmosphérique total. Peu suffirait pour que le ciel se brise et se répande en nappes violentes de pluie épaisse.  Je contractai par spasmes mes cuisses l’une contre l’autre en petits mouvements très rapides,  demeurant quasi immobile, haletante, comprimée, silencieuse. Une femme-statue.

Dans la pénombre, une palpitation très douce se déployait lentement, comme un grand soleil rouge qui se lève au milieu de la nuit noire.  Une forme énorme à deux pas de moi, rouillée, grandiose et terrifiante à la fois. Une grande forme morte et moi vivante à deux pas, le sang engorgeant mon sexe pâle.

Une coque rouge gradée de numéros peints en blancs, caressée par un mince filet de marée. J’avançai lentement, de petites créatures fourmillant à mes pieds, l’effet de succion me chatouillant, provoquant une onde électrique qui partait de mon talon et remontait comme une couleuvre tout le long de mon corps.

Que de la vapeur et du sable, et mon cœur dans mes oreilles. Que le fer qui résonne sous mon poing timide, la peinture rouge humide qui s’écaille et roule contre mon front. Que mes côtes contre cette carcasse immobile dans l’obscurité de l’entre deux époques.

Le bourdonnement sourd de la mer se couplait d’une vibration beaucoup plus aiguë, intermittente, irrégulière. Je levai les yeux, plaquai l’oreille pour mieux entendre contre la paroi rugueuse et ruisselante. Rrrrsh. Rrrrsh. Rrrrsh.  Le seul autre humain demeurant était-il un homme-percussion ?

Un craquement, une déflagration, puis une torche de feu à l’horizontale qui fendit l’air au dessus de mes cheveux roussis. Une flamme si forte qu’elle repoussait les étoiles loin dans une autre atmosphère.

C’est alors que je l’aperçus comme un mirage survoltant. Grand, sculptural, beau, hideux, le visage encadré par d’énormes cornes de braise repliées sur elles-mêmes.  J’empoignai les barreaux de mes mains nues, les éclisses de fer crevant mes paumes alors que je montais en escaladant le paquebot centenaire, royaume des disparus et de tous les interdits.

Je me tenais derrière lui, mon corps soulevé par un mélange de peur et d’excitation terrible. S’il tournait la tête, mon visage serait à jamais marqué du chemin de la braise. Mon front déposé contre le creux de son dos, mon ventre pressé contre ses fesses velues et musclées, mes mains découvrant à l’aveugle son torse sculptural et descendant lentement vers sa deuxième et non négligeable source de chaleur. Je mouillais tellement que toutes mes cuisses étaient humides, glissant l’une contre l’autre tandis que je me masturbais sans mains. Mes doigts s’enfoncèrent dans son épaisse toison mais n’osèrent pas tout de suite s’aventurer vers le mystérieux, caressant plutôt l’intérieur de ses cuisses denses comme un bloc de granit, chaudes et palpitantes comme seules celles d’une bête humaine peuvent l’être.

Il émit un petit grognement sourd et sa tête oscilla, si bien qu’il faillit me planter l’une de ses cornes au visage et que ma joue devint mauve betterave. Je me réappropriai ma main gauche et gardai la droite pour lui, la meilleure, rebroussant le chemin en cercles concentriques pour revenir vers la moiteur de son sexe brûlant. J’enfonçai mon index dans ma chatte humide, faisant rouler de mon pouce mon clitoris alors que tout se mouvait comme si j’y avais fait couler de généreux filets de bave.

Dans un geste d’audace, je m’approchai finalement de la tige de son sexe, formant de mes doigts un O d’une pression presque imperceptible pour ne pas le brusquer. Je pianotai doucement le long de son sexe, pour tenter d’en mesurer la longueur, et il me sembla bien faire au moins un octave sur la peau tendue et brûlante. J’atteignis finalement le petit creux qui précède la courbe du gland, déjà tout mouillé, puis je m’aventurai sur la pointe ronde, chargée et palpitante, la faisant glisser entre mes doigts pour en tester la réactivité, la prenant contre ma paume que dans tous ses sucs elle remplissait. Je me défis de mon propre sexe dans une excitation douloureuse pour venir caresser ses couilles, dures comme le fer, alors que je continuais de masser délicatement son membre qui baignait dans les premières variations de son sperme.

Sa respiration s’échappait de son torse, rauque et irrégulière, de plus en plus forte alors que je ne faisais que le titiller.

Le découvrant docile face à mon inquisition nocturne, je me permis de fendre les jambes pour venir m’agripper à lui et presser l’intérieur de mon sexe contre ses fesses, roulant du bassin en petits massages circulaires alors que je continuais de faire honneur à ses couilles et de le branler plus généreusement, remontant jusqu’à son gland dont le jus mouillait maintenant ma main entière, si dur et gonflé que je pouvais y sentir le rythme de ses battements cardiaques. J’étais sur le point de jouir, et ralentissais mon propre mouvement pour mieux sentir mon clitoris battre son propre temps contre les fesses de l’inconnu. Il respirait plus vite que moi.

J’aurais tant voulu le voir de face, le laisser me pénétrer et éviter avec délicatesse mon visage de ses cornes brûlantes. Pourtant, j’avais si peur d’observer son visage, de le découvrir horrible et de crier. Si peur de vouloir m’enfuir et de conserver à jamais le souvenir d’une terrible épouvante au sommet de cette excitation fulgurante. Je n’ai pas pu, pas pu me ruer contre son torse, prendre ses hanches entre mes paumes, lui demander de me hisser contre lui et de se glisser en moi.

J’attendais, j’attendais alors que je le massais avec toute mon âme, qu’il me retourne, qu’il ait l’audace de me prendre juste pour lui, en lui. Il ne le fit pas, peut-être lui aussi avait-il peur, n’avait-il jamais rencontré l’espèce petite et délicate de la femme. Je continuai de faire courir mes mains contre son sexe, de lui faire un fourreau de mes paumes, un massage de la pointe de mes doigts, me mouvant tantôt avec force, tantôt avec lenteur et délicatesse, alors que je le sentais sur le point de se briser, de se répandre, de jouir. J’arrêtais, je le reprenais, le sentant monter tout aussi bien que moi.

Puis, alors que la nuit était si noire qu’elle allait nous avaler, je lui donnai la liberté, bien serrée autour de son gland, et il se répandit, submergeant de son sperme mes deux mains alors que j’éjaculais abondamment contre ses fesses, en silence, cachée derrière l’un de ses grands cris.

Mes mains ont quitté la tige de son sexe qui baignait dans le sperme dont je l’avais recouvert, sans au revoir se sont sauvées. Dans l’obscurité noire et humide de l’entre deux époques, mes genoux se sont cognés en dévalant les barreaux des échelles de la coque du bateau. Je suis retournée à la plage, aux algues, à la marée qui était montée et me léchait les mollets. Derrière, il y avait le feu qui me regardait.

 -Une femme respectable

Une Femme Respectable

 

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