Illustration de Marjolaine Desrosiers

Illustration de Marjolaine Desrosiers

      On se talonne depuis des mois. Au début, c’était bon enfant. Il n’y avait que des rapprochements qu’on pouvait qualifier d’« amicaux », mais ça a dérapé et l’embardée ne s’arrête pas. Au bureau, ma libido est dans le tapis de neuf à cinq et quand je rentre à la maison, je dois m’y prendre à plusieurs reprises pour la calmer. Le week-end, je me venge sur une vieille fréquentation qui peine à satisfaire mon appétit. Si nous n’avons pas consommé notre désir depuis, c’est parce qu’il a une copine. Eh oui! Encore un autre à ma compilation. Ils s’aiment depuis maintenant sept ans. Que des années de pur bonheur et tant d’autres qui seraient encore à venir. Leur page Facebook est une ressource naturelle de joie et de tendresse. Au début, j’y allais souvent pour faire vibrer ma fibre de gentille fille qui ne ruine pas le couple des autres. Ça n’a pas duré. Un jour, je serai dans l’autre camp. Celui des filles qui ont un amoureux et qui doivent s’efforcer à leur faire oublier les autres, les garces comme moi qui cherchent l’amour dans les cœurs déjà pris. Parce que c’est rassurant un gars qui aime déjà. Leur cœur est entraîné à aimer et ils n’ont pas renoncé comme tant d’autres avant eux. Pour l’instant, je vois la vie de l’autre côté du mur, mais depuis quelque temps il y a un courant d’air frais qui le traverse et vient chatouiller mes narines. Lui, il me parle régulièrement d’elle, comme pour ajouter des pierres à ce mur poreux, comme pour nous protéger de l’inévitable. Mais voilà, il n’a pas su se sauver à temps et maintenant, notre moralité ne fait plus tout à fait effet. Je vois bien qu’il l’aime, mais la vie c’est comme la jungle. C’est chacun pour soi, mon cœur contre le tien, voilà! On a donc convenu d’un rendez-vous pour discuter de cette « chose » entre nous. C’est davantage lui qui a parlé. Au début, je ne comprenais rien à ces explications confuses et contradictoires sur son couple et la vie en général. Puis, il m’a expliqué comment il était torturé par ce qui nous arrivait, qu’il n’arrivait plus à gérer ses pensées pour moi. Ça m’a remplie d’une joie immense. Je me suis sentie désirée, voire aimée. Je nous ai imaginés emménageant dans notre quatre et demi de ce nouveau quartier trendy de Montréal pour partager nos vies d’amoureux. Mais je compris qu’il restait du travail à faire quand il ajouta qu’il se sentait incapable de coucher avec moi. Il m’a parlé de culpabilité et de respect et d’autres trucs qui m’apparaissent inappropriés vu nos sentiments pour l’un et l’autre. Il proposa qu’on se regarde. Qu’on se regarde? Se masturber? C’est ça qu’il voulait dire. Je me voyais vraiment mal insister pour amender cette proposition, je l’ai donc acceptée telle quelle. Je me disais qu’une fois dans l’action les règles pouvaient bien changer. J’ai vidé mon verre d’une traite et je l’ai regardé droit dans les yeux. Il a compris le signal et nous sommes rentrés chez moi.

J’ai d’abord retiré mon chandail. Puis, je me suis étendue sur le divan. Il préférait que l’on fasse cela dans le salon. Sûrement qu’il trouvait que le lit était une zone trop dangereuse ou symbolique. Je ne sais pas, mais ça me gossait. Il me regardait me caresser la main dans mon jeans. J’en mettais un peu plus que d’habitude pour attiser son désir et ça marchait. Il a commencé par déboutonner son pantalon et je lui ai demandé de d’abord retirer son chandail. Parce que moi, le look pénis-T-shirt c’est pas mon truc. Il va devoir s’y faire s’il laisse sa blonde pour moi. Il m’a obéie et a baissé juste assez ses boxers pour la sortir. Elle était belle. Il la caressait doucement comme il se doit pour que ça soit beau. Ça m’a drôlement excitée. J’ai repensé à cet appartement que nous partagerions un jour, avec un chat peut-être. J’ai commencé à retirer mon pantalon, mais ça bloquait au niveau des chevilles. Il a hésité, puis il m’a aidée en tirant sur mon vêtement. Sa main autour de ma cheville m’a électrisée. Lui aussi parce qu’il a pris peur et s’est reculé pour reprendre sa place. Je lui faisais un effet fou, ça m’a encouragée. J’y repense et un chat c’est nul. Un chien ça serait mieux. Je nous imagine prendre des marches les trois ensemble pour que tout le monde sache que nous nous aimons. Les jambes écartées, je lui montrais ma petite culotte. Il pouvait voir la petite tâche mouillée qui grandissait dans le tissu. Je cherchais son regard, mais il n’en avait que pour mon corps. Je me suis retournée pour m’appuyer sur le dossier et lui donner une meilleure vue. J’enfonçais un doigt qu’il pouvait deviner à travers mon sous-vêtement. Je le regardais par-dessus mon épaule. Sa queue était maintenant bien droite et complètement lisse. J’avais juste envie qu’il me prenne. J’ai baissé ma petite culotte, lui dévoilant toute mon intimité. C’était ma dernière arme. Je me masturbais toutes fesses déployées en le regardant dans les yeux alors qu’il me regardait l’entre-jambes luisant de mon excitation pour lui. Je savais que je ne pourrais pas jouir sans qu’il entre en moi. C’est là qu’il s’est tendu, que son visage s’est contracté et que son jet blanc s’est écrasé sur le sol de mon salon. J’ai fait mine de jouir à l’unisson parce que c’est plus romantique, mais il n’en était rien. Je me suis rassise sur le divan alors qu’il disparaissait à la salle de bain. Quand il est réapparu, il était à nouveau habillé. Il m’a saluée et on s’est dit à lundi prochain. Seule et nue, je fixais la seule chose qui restait encore de lui.

Les jours qui ont suivi ont été affreux. J’avais encore ce désir au creux du ventre alors que lui jouissait encore de sa moralité à cinq cents. Un matin, il était à parler avec une collègue qu’il me fit signe de les rejoindre. Il avait un truc à nous annoncer. Il était resplendissant de joie. Ça m’a fait quelque chose. Je me sentais enfin prête à lui pardonner sa petite imperfection de l’autre soir. J’attendais la nouvelle, heureuse de pouvoir partager sa joie, mais c’est venu comme un coup de couteau. Il allait être papa. Sa copine et lui attendaient un enfant. Quand il me prit dans ses bras, j’étais déjà morte. C’est la jungle quoi! Parfois on mange, d’autre fois on se fait carrément bouffer le cœur.

-Douce Poitras

Douce Poitras

3 Comments

  1. Marie
    September 12, 2014

    Ok, c’est franchement une excellente histoire.
    Merci de l’avoir écrite.

    Bien cordialement,

    Marie.

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    • Vanessa
      December 4, 2014

      J’aime!

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  2. Marie
    April 30, 2016

    Je vie sensiblement la même chose avec mon supérieur immédiat. 3 ans à se faire lâcher des phrases louches au boulot, à se faire des câlins, à danser sensuellement au party des employés… Je n’ai jamais connu un homme comme lui, aussi parfaitement imparfait. Je n’ai jamais rien fait avec lui, même pas un baiser. Ça fait 2 ans qu’il est avec sa copine, ils ont même une maison et des chiens maintenant. Je n’ai jamais fait partie du tableau, mais parfois avec ses réponses et ses agissements, je me dis que peut-être ai-je une minuscule place sur le tableau.

    C’est beau rêver.

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