Illustration de David Arcouette

Illustration de David Arcouette

 

J’attendais sur son balcon qu’il daigne enfin se pointer le bout du nez. J’étais vraiment sur le bord de partir, de faire un gros doigt d’honneur à son appart puis dévaler les marches et tenter d’oublier que je me gelais le cul pour rien, quand j’ai vu sa bette apparaître au bout de la rue, la démarche nonchalante.

J’avais quand même envie de descendre les escaliers et lui montrer mon mécontentement face à son retard en m’inventant un horaire chargé. Pas de temps à perdre avec toi ! Je me suis retenue. Pas parce que je suis trop fine ou toutes autres qualités qui n’ont plus aucun lustre aujourd’hui, mais parce que j’avais vraiment envie de passer un moment avec lui. Je ne voulais surtout pas gâcher ça.

Ses clés dans la porte, on n’avait pas encore dit un mot. C’est une fois à l’intérieur, dans le portique, qu’on s’est adressé la parole pour la première fois comme si on ne voulait pas que les voisins nous voient ou nous entendent. On avait besoin de faire ça dans le secret le plus total et le silence le plus total.

Ce qu’on s’apprêtait à faire était complètement ridicule et enfantin. Ça faisait deux ans qu’on traînait notre histoire comme un fil décousu qui dépasse d’un morceau de vêtement et qu’on ne coupe jamais. Il a jadis fait partie du vêtement, mais il n’a maintenant plus sa place, il s’est fait tassé par tout le reste, mais il s’obstine, il s’accroche.

Ce soir, on allait célébrer ça, trinquer au petit bout fil et enfin le couper ensemble. On allait baiser pour la dernière fois.

Je crois surtout qu’on s’apprêtait à faire un vœu pieux sans vraiment y croire, sans vraiment y mettre un réel effort.

Assise dans son salon à boire une bière et à écouter un album qu’il venait tout juste de s’acheter, et qui justifiait son retard, je me demandais comment on allait réellement faire pour tout arrêter. Au fond, on s’entendait à merveille, c’était simple, facile, comme avant, comme quand on était juste des amis, des amis dans le sens classique du terme, des amis point, pas des fuck friends. Je le regardais me parler du band en question et tripper comme un gamin sur sa nouvelle découverte. Je le trouvais beau, je le trouvais sexy.

Je sais plus trop comment tout ça a commencé, mais une chose est sûr à chaque fois qu’on a baisé c’était jamais prévu. Ce soir, innocemment, on créait un précédent qui ne devait être suivi de rien, que d’un beau gros néant. Niet. Le seul précédent qu’on créait était la modification de la définition même du mot précédent.

On voulait mettre un terme à nos égarements passagers pour préserver ce qu’on avait de plus vrai, notre amitié. On avait peur de sombrer dans un jeu d’attentes et d’espoirs malsains qui allait biaiser notre relation, qui allait la faire couler. Sans même qu’on s’en aperçoive les effets pervers de notre aventure avait commencé à faire leurs chemins dans nos têtes, dans notre corps, dans notre ADN même.

Pour ma part, je ne sortais plus avec l’envie toute simple de m’amuser, de rire, de m’esclaffer avec mon bon pote, mais il y avait cette pensée magique qui s’incrustait en moi et qui me disait que je n’allais peut-être pas rentrer seule ce soir-là, que j’allais fort probablement trouver réconfort dans les bras d’un être cher. Je ne sais pas pour lui qu’est-ce qui se passait dans sa tête, mais je n’ose rien supputer car je ne ferais que tourner le fer dans la plaie en repensant à ces soirs où ma théorie s’est avérée fausse. Comme je ne voulais pas que notre relation en devienne une de dépendance et d’acquis, je suis la première qui a émis des réserves quant à notre aventure « extra-relationnelle ». Évidemment, nous étions au diapason, mais nous n’avons jamais osé freiner cette escalade dans le mauvais sens. C’était trop confortable. Nous étions les bras dans lesquels se retrouver suite à une déception amoureuse et même une déception point. Ça commençait toujours par « on va aller boire un verre pour te changer les idées » et ça finissait fréquemment par « tu montes-tu chez moi ? ».

Assise dans son salon à boire notre énième bière, je me demandais comment on allait faire, comment on allait se caresser en sachant pertinemment que cela allait être notre dernière fois. Est-ce qu’on allait y donner plus de cœur ? Est-ce qu’on allait être plus nonchalant ? Est-ce qu’on allait faire ça « vite-vite » pour ne pas s’éterniser d’avantage et créer d’inconfort et de malaise ?

Comme j’avais très peur du déroulement de la soirée, j’ai posé le premier geste. J’ai tâté le terrain, aussi incongru que cela puisse paraître. Je me suis donc approché de lui en lui donnant l’impression que j’allais regarder de plus près ses nouveaux albums, mais en fait j’ai déposé ma main sur sa cuisse tout près de son entre-jambe en lui soufflant à l’oreille que l’on n’était pas là pour écouter de la musique toute la soirée. Sur le coup, j’ai eu peur qu’il croit que je voulais me débarrasser de cette baise et que notre aventure ne voulait rien dire pour moi. J’ai failli me raviser, mais je me suis retenue. Nous étions là pour mettre un terme à cet écart de conduite, coûte que coûte.

Je n’ai pas eu à faire bien plus pour mettre en mouvement cette chose, ce monstre informe. Il m’a immédiatement embrassé, une main insérée dans mes cheveux et fermement repliée sur ma nuque. Notre baiser a laissé place à des caresses et des frottements. Je sentais qu’il évitait mon regard et cela m’agaçait. Je savais que la situation n’avait rien de normal, mais j’avais quand même envie d’un peu de chaleur et de tendresse. Ainsi mon souffle s’accélérait surtout par frustration contenue. Je voulais dire quelque chose, mais je ne savais quoi ni comment. Puis c’est lui qui a parlé, qui a tout arrêté et qui m’a enfin regardé. « Il n’y a pas de bonne manière de mettre un terme à cela », m’a-t-il dit. Il a ajouté qu’il était encore temps de tout arrêter sans baiser, sans de « dernière fois ». Je n’ai pas su quoi répondre, j’étais foncièrement déçue. Je crois qu’il l’a sentie car il m’a répondu que ce n’était pas son souhait, mais que c’était peut-être plus « sain » ainsi. Je sentais qu’il attendait que je le contredise, mais je n’y arrivais pas. J’étais profondément chagrinée qu’on en arrive à cela, je sentais que notre amitié en payait déjà le prix. Un prix rempli d’amertume.

Je me suis donc levée doucement tout en ramassant mes effets personnels. Je me suis dirigée vers la porte en sentant sa présence derrière moi. Pendant que j’enfilais mon manteau dans le portique, nous avons évité nos regards un long moment. Puis est venu le moment de l’au revoir et je n’ai pu résisté au besoin qui criait en moi, je l’ai serré dans mes bras contre toute attente. J’ai senti sa surprise, mais il s’est vite ramolli. Nous sommes restez un long moment enlacés. Nous étions incapable de mettre un terme à ce moment. Nous nous sommes enfin regardés en riant de nous, de notre gaminerie, en se jouant dans les cheveux et se caressant le visage.

Puis tout a basculé. Nos regards ont changé et nous nous sommes embrassés à nouveau, mais avec hargne et acharnement. Il était hors de question qu’on n’aille pas jusqu’au bout, peu importe les conséquences.

Il s’est mis à me déshabiller machinalement. Je me suis retrouvée en une fraction de seconde les seins nus dans son portique. Il s’est alors arrêté pour les regarder et les prendre dans ses mains. Je ne me pouvais m’empêcher de penser qu’il tentait d’enregistrer l’image dans sa tête et cela m’agressait. Pour me sortir cette idée de la tête, je l’ai violemment poussé contre le mur. Il ne semblait pas le moindrement surpris, je me suis approchée de lui à nouveau et j’ai glissé ma main dans son jean. J’étais possédée d’un désir de mener à terme cette escalade et je ne pouvais m’en empêcher.

Nous nous sommes départis de nos vêtements mutuels et nous nous sommes retrouvés complètement nus sous la lumière crue de son entrée. Je n’avais qu’une envie, qu’il me pénètre immédiatement, qu’il m’enfonce son sexe bien profond et qu’il me fixe au mur violemment. Je n’ai pas eu à m’exprimer que c’était chose faite. Mon cul assenait des coups réguliers au mur du portique et ma peau brûlait dû aux frottements constants. J’ai demandé à ce qu’il me dépose et je me suis retournée pour lui montrer mon dos et mes fesses bouffies. Il a glissé ses mains entre mon corps et le mur pour prendre mes seins et il a pincé si fort mes mamelons que j’ai crié. Il s’est arrêté un instant et j’ai eu peur qu’il soit en train de changer d’idée. Il a murmuré un désolé et j’ai sentie une pointe d’inquiétude, de doute. Je ne voulais pas le voir fuir, alors je me suis approchée de lui à nouveau, mais il m’a repoussé. Le doute s’était bel et bien installé. Il tentait de raisonner à voix haute, mais je n’arrivais pas à suivre son argumentaire. C’est comme s’il s’était mis à me parler en chinois. Les sons qui parvenaient jusqu’à moi m’étourdissaient, mon sexe hurlait et je n’avais qu’un envie, jouir et en finir. Il s’est arrêté un instant comme pour chercher ses mots, mais il a compris en me regardant qu’il n’y avait aucun moyen de me convaincre. J’ai eu l’impression de voir ses épaules tombées au ralenti. J’ai senti toute sa déception et j’ai eu mal. C’est alors qu’il m’a empoigné le derrière et m’a pénétré. J’ai eu l’impression qu’il me faisait une fleur, qu’il me délivrait de mon mal et qu’il le faisait avec tout l’amour qu’un ami peut y mettre. On a jouit en même temps comme si on avait répété des heures notre mascarade. Puis il m’a regardé en me caressant la joue comme pour me saluer. Il a ramassé ses vêtements et il s’est éloigné.

Debout dans le portique à regarder le plafond, je me suis demandée si j’allais être assez forte pour tenir ma parole et ne pas succomber à la tentation à nouveau. Car cette dernière fois me laissait un goût amer et je ne voulais surtout pas teinter notre relation de regrets et de déceptions. Seulement, je me disais que je n’avais pas réellement le choix, qu’aucune machine à remonter le temps n’existait réellement, qu’il fallait que je tienne mon bout et que je supporte le vide qui tranquillement s’installait déjà en moi.

-Vanity Dietrich

Vanity Dietrich

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