Illustration de Cécile Peschier

Illustration de Cécile Peschier

 

Vaness danse tout croche comme d’habitude, mais ça empêche pas les vautours de venir lui picorer les côtés avec leurs ongles propres pis leurs collerettes bombées. Je capote pas avec ça, elle me laisse ben checker de la porn comme je veux. Elle est compréhensive. Je sais que c’est pas la même affaire, mais je suis pas du type jaloux. Pourquoi je le serais? Elle répond plus ou moins bien de toute façon. Elle continue à danser n’importe comment sans trop cambrer le cul aux gars qui se présentent. On sauve les apparences ensemble.

Je sirote ma bière comme un alcoolo shifté par la vie. Je me sens comme un vieux dans un party de jeunes. J’aurais peut-être pas dû mettre une veste en tweed avec des patches sur les coudes. Je pense que j’essayais de compenser pour l’habillement sexy de Vaness. Quand je l’ai vue sortir sa robe mini, j’ai comme eu l’instinct de me surhabiller pour elle. J’ai rien dit, j’imagine que mon outfit était un statement en lui-même. Fait que quand on est arrivés tous les yeux se sont tournés vers elle, son magnétisme a attiré toute la matière de la soirée pis je me suis retrouvé comme un électron libre dans le coin du salon. Steven m’a dit « salut » pis « Canadiens en 6 ». J’ai répondu « grosse série de Carey » pis je me suis débouché une Heineken à même le mobilier. Personne m’a vu.

On a mangé des entrées de compote de crabe au whatever pis après trois bouchées j’avais tellement mal au cœur que la portion gastronomie de ma veillée s’est arrêtée-là. Steven a dit que j’étais vert, Marie-Josée lui a dit d’arrêter de m’écoeurer pis Vaness m’a demandé si je voulais partir. Partir seul ou avec elle? J’ai fait signe que non en prenant une gorgée pis j’ai réussi à éviter une discussion. Je sais pas pourquoi je m’acharne.

Y a plein d’autres personnes qui sont rentrées, sorties au 2922 Saint-Germain. Au plus fort du party on devait être 50 – 1, 19 fois sur 20, mais rendu à deux heures du matin on était plus rien qu’une douzaine pis il restait plus ben ben de bouze. Toute la soirée j’avais eu de la compétition d’un gars bizarre dans l’autre coin du salon. Je l’ai regardé faire pis j’ai estimé qu’il buvait sa bière entre 8 et 10% plus vite que moi, ce qui fait qu’après cinq heures de débit, il avait un six pack d’avance, mais contrairement à moi, il ne commençait pas à écumer. Il avait l’air parfaitement sobre, élégant dans sa débauche. En contrôle. Il a dû fumer une centaine de cigarettes aussi. Il arrêtait pas. C’était comme s’il fallait que ses poumons absorbent du goudron au lieu d’oxygène. Personne lui a parlé. Je sais même pas si Marie-Josée l’avait invité. En fait, un moment donné, je me suis demandé si j’étais le seul à le voir. Quand son regard croisait le mien, je détournais les yeux, gossais après l’étiquette de ma bouteille. Je devais avoir l’air ben intelligent, avec ma veste en tweed.

Vaness vient me voir et m’arrache ma bouteille des mains. Je pense que c’est mon signal pour arrêter de boire et me renfrogner, mais elle cale la bière plutôt. Elle sourit en me redonnant le contenant vide. J’essaie de sonder son regard, voir ses pupilles malgré l’éclairage tamisé : elle est sur l’ecstasy? Je crois qu’elle devine mon questionnement parce qu’elle lève les yeux au ciel comme si je la décourageais ben gros. Elle se penche vers moi et me rentre sa langue dans la bouche quasiment de force. Ça goûte salé. Elle a dû se faire une couple de shot de tequila, c’est ça qui la rend le fun. Je la repousse et elle retourne danser avec la légèreté d’une plume. À travers le salon, le gars bizarre me regarde en souriant.

Je fige en osti parce que je m’attendais pas à être épié, mais aussi parce que le gars a l’air du stalker de Bill Pullman dans Lost Highway pis y a pas grands personnages du cinéma américain qui me terrifient/fascinent plus que lui. Mais je me détourne pas pour autant. Je suis siphonné par ses yeux, son teint pâle, ses lèvres rouges. Son sourire est…je sais pas, il me fout la chienne mais il a l’air bienveillant. C’est bizarre. Ça a du sens, venant du gars bizarre. Soudainement, son sourire disparaît et il lève la tête : Marie-Josée lui parle. Ok, je suis pas fou. Il est bel et bien là, avec nous. Marie-Josée étire le bras et flashe la lumière du plafonnier une couple de fois.

  • Heille! Tout le monde! Ça vous tente-tu de parler aux morts?

Moi : Hein? (dans ma tête), mais le reste du gratin réagit assez positivement, comme si c’était prévu qu’on se faisait un Ouija en fin de soirée. Vaness est excitée ben raide. Elle vient me tirer par la manche pour m’amener dans la cuisine où tout le bataclan a été retiré de la table et sur laquelle on a dressé une nappe que je décrirais comme « persienne » si on me le demandait. J’en ai aucune idée, y a des froufrous en or sur un fond mauve. Ça fait Moyen-Orient, ça? Whatever. Sauf qu’avec les chaises qui craquent pis qui ont l’air sorties de l’empire Sarrazin, on se croirait vraiment dans les mille et une nuits pis ça me déstabilise. En plus, la porte de la chambre de Marie-Josée, qui donne sur la cuisine, est cachée par une espèce de voile de billes qui dessine l’ombre d’un tigre. Son bahut a l’air d’avoir été sculpté par Michel-Ange sur l’acide. Y a juste sa petite télé blanche à roulette qui clash. Elle est déposée sur le bahut et est surmontée de piles de revues et de lettres ouvertes ou déchirées. Un bibelot. Je catche pas le décor fifties orientaliste.

Je comprends plus grand-chose de toute façon. Je titube jusqu’à une chaise et me laisse choir, victime de l’entropie de l’univers. Vaness s’assoit à côté de moi, mais Steven s’assied à côté d’elle, un peu proche. À quoi il s’attend, lui? Je sens son parfum de David Beckham juste qu’ici et ça me fait l’imaginer en sous-vêtements Calvin Klein. C’est un sportif, il doit être musclé en plus. J’imagine que Vaness est pas indifférente à ça. Sans y penser, j’enlève ma veste de tweed. Mes avant-bras poilus atterrissent sur la table et Vaness en saisit un, plus parce qu’elle commence à anticiper la frousse d’une séance de spiritisme que parce qu’elle est attirée par mon corps. C’est ce que je me dis en tout cas. Après quatre (cinq ans?) je commence à la connaître et inversement.

Marie-Josée s’installe à l’autre bout de la table et le gars bizarre vient s’asseoir le dernier. Il marche (flotte) depuis le corridor jusqu’à la place tout juste à côté de moi. Il me regarde pas, mais il prend ma main. Il glisse ses doigts entre les miens et je sens le poil lever sur mes bras et un frisson monter le long de ma colonne. Le gars est glacé, limite mort. Je regarde la fille de l’autre côté de lui, pour voir sa réaction, mais la mollesse cadavérique de la main de notre voisin commun ne semble pas la déranger. Elle sourit béatement aux gens présents. On est une dizaine en tout. Je connais pas les autres convives, mais Vaness est familière avec eux. Peut-être que si je m’étais mêlé un peu au monde…je me trouve con des fois. Le gars bizarre sert ma main.

  • Il faut juste respirer calmement pis m’écouter parler. Si vous vous sentez, comment dire, bouillonnant, c’est normal. Faut pas paniquer.

Je sens l’assemblée s’émouvoir au tour de la table au son de la voix du spécialiste des malaises et des morts. Des gens remuent sur leur chaise, mais moi, j’ai envie de rire. Je pense deux secondes à me lever pis retourner boire dans le salon, mais je reste pour Vaness.

  • Je vais appeler quelqu’un de spécial ce soir. Une femme…fatale.

Je pouffe entre mes dents sans faire exprès et je sens la main de Vaness se serrer sur la mienne. Je me ressaisis. J’essaie même de me concentrer. Plus personne ne parle. J’ouvre un œil : tout le monde a l’air de somnoler. Y a pas un son. J’entends la respiration de brute de Steven pis c’est tout.

  • Baronne? Baronne, es-tu là?

J’explose de rire à l’intérieur. On se croirait dans Atmosfear ou, pire, dans un film avec Caroline Néron. Baronne? What the câlice de fuck? J’ouvre les yeux : tout le monde a l’air de regarder la table, le menton appuyé sur le chest. Tout le monde sauf…le gars bizarre qui me regarde en plein visage Il me sourit puis il me fait signe avec les yeux de regarder du côté du buffet sur lequel repose la vieille télévision à roulette en noir et blanc. Quoi? Il se passe rien. J’attends. Osti de niaiseries…

L’écran s’allume. C’est de la neige. Je capote un peu en regardant les deux mains du gars : elles sont prises. Il ne tient pas de manette pis tout le monde a l’air de dormir. Je le regarde à nouveau et une lueur d’excitation semble parcourir son iris. Son regard m’avale. Il me fait signe une autre fois de regarder la télévision. Une forme s’est dessinée dans la neige, comme un ange…dans la neige. C’est le visage d’une femme esquissé de profil. Elle porte un chapeau haut-de-forme. Elle n’a pas de traits, qu’une silhouette. Je suis terrifié, mais je ne peux bouger aucun membre. Terreur nocturne.

Je regarde le gars bizarre : ses paupières se sont fermées, mais je vois le mouvement de son globe oculaire sous la peau. Ses yeux se révulsent puis la pièce s’emplit d’une lumière vive, mais personne a l’air de s’en apercevoir! Je sens même plus la main de Vaness dans la mienne. Je reporte la vue sur la télé pour me rendre compte que la silhouette a grossi. Ses courbes envahissent les cathodes et infléchissent l’espace-temps. Tout s’arrête alors qu’elle ondule en lumière, irradie la pièce et l’emplit de sa beauté. Elle n’a toujours pas de traits, mais je le sais par sa lumière qui est si forte et dense qu’elle m’aveugle. Je vois la baronne sortir gracieusement de la télévision, comme une ballerine ou une danseuse du ventre portant un osti de chapeau haut-de-forme. Et elle semble étirer un bras et se diriger vers nous. Vers moi. Elle me veut. Je sens mon estomac qui se retourne en même temps qu’un tremblement s’empare de tout mon corps. Son bras s’allonge jusqu’à nous, ses doigts voguent sur le visage du gars bizarre, lui serrent la gorge. Elle glisse un bras dans sa bouche et là, c’est comme s’il l’aspirait. La silhouette quitte entièrement la télévision dans un éclair de lumière qui me brûle la rétine. Le gars bizarre gémit et tout devient noir. Mon intérieur bouillonne.

  • Elle est entrée, chuchote une voix rauque mais féminine tout près de mon oreille.

Puis je sens son souffle descendre le long de ma joue et venir se poser sur mes lèvres. Un frisson part du bas de mon dos pour remonter à ma tête sur laquelle mes cheveux se dressent et ne veulent plus retomber. Je suis plein d’électricité, une bombe chargée à bloc. Sa langue fraîche lèche mes lèvres et entre doucement dans ma bouche.

  • Oh, baronne…

J’ai dit ça? Je voudrais ouvrir les yeux, mais ils sont collés. Et comme je pense à mes yeux, je sens ses pouces qui les pressent délicatement, glissent jusqu’aux coins intérieurs et descendent le long de mon nez. Mon cœur bat fort. Et comme je pense à mon cœur, les boutons de ma chemise se détachent et une main chaude se dépose sur mon sein, me caresse le mamelon et me réchauffe. J’haïs me faire gosser les tits d’habitude, mais là… je suis pas fou : je pense ensuite à ma queue.

Et ma braguette s’ouvre. Je pense à Vaness, je me sens mal, mais une main chaude agrippe mes couilles et les sort de mon pantalon en évitant habilement les petites dents de mon zipper. Mon pénis suit sans trouble, tout aussi délicatement, et Vaness s’évanouit. Une bouche infinie entoure mon gland et semble vouloir me prendre le corps en entier. Fuck me! Elle glisse de long de ma queue et jusqu’à sa base sans bruit de gag, sans forcer. Mon gland touche le fond de sa gorge et voudrait aller plus loin encore. Je sens les tissus de son corps en extension, prêts à m’accueillir, ses muqueuses ne vouloir que mon intrusion. Je tombe en moi, ou en elle, je ne sais plus. Je suis étourdi mais immédiatement ramené à la réalité lorsqu’elle retire sa bouche et que je sens le froid ambiant entourer ma queue comme un supplice aussi subit qu’interminable.

Le sursaut fait décoller mes paupières. La pièce est sombre, mais derrière la silhouette de la baronne qui est en train de s’asseoir sur moi, dos à moi, je vois que le gars bizarre n’est plus là. Mais j’ai pas le temps de penser à ça parce qu’elle se met à rouler des hanches sur moi, à faire glisser ma queue entre ses fesses blanches pour me teaser. Normalement, je serais déjà venu mais là on dirait qu’une force me retient. C’est pas moi qui décide, c’est pas moi qui ai le contrôle. Et lorsque je rentre en elle c’est comme si je sentais la matière se fendre et se séparer sur mon chemin, comme si je l’empalais à chaque fois que son cul retombe sur mes cuisses et fait vibrer sa peau jusqu’à ses hanches. Ce sont des ondes…le rythme de nos ébats de plus en plus rapides dicte le temps qui s’arrête par soubresauts…je n’entends plus que le bruit de ses fesses contre mes cuisses, un « clac-clac-clac » cadencé et plus excitant que l’acte lui-même. Mes oreilles bourdonnent de peaux entrechoquées. Puis elle se laisse choir sur moi. Je suis au plus profond d’elle, à la recherche de sa finitude. Elle fait des huit sur ma queue, recule et avance le bassin en restant bien cramponnée à mon membre. Je bouillonne, mais n’arrive pas à venir. Elle roule sur moi à l’infini en étirant son dos nu et ses bras jusqu’au ciel, un serpent céleste…

Mes yeux se révulsent, mais à travers mes paupières je vois le côté du visage du gars bizarre. Il est revenu. Mon sang se glace à sa vue, pourtant je ne ramollis pas. Je veux qu’il parte, mais je sais qu’il doit être là. Tout dépend de lui. Je dépends de lui. Mon cœur bat tellement fort qu’il va exploser, je suis incapable de venir…Ma bouche s’ouvre toute seule et un cri guttural en émane. Ce sont mes viscères qui supplient, je n’en peux plus. Puis, la baronne se contracte autour de ma queue. L’intérieur de son corps épouse les contours de mon gland et j’explose dans sa chaleur. Je renverse la tête et m’agrippe à l’assise de la chaise. La pièce s’illumine, Vaness et toute sa gang ont l’air de dormir, le gars bizarre sourit, les yeux fermés et je sens le derrière de sa tête qui vient s’appuyer contre ma gorge et je sens ses cheveux emboucanés, mêlés à une cologne rare, d’un autre âge, pendant que j’éjacule interminablement, pour toujours, jusqu’à la fin des temps…et tout s’éteint.

Vaness serre ma main. Elle chuchote :

  • Je pense que je l’ai sentie souffler dans mon cou.

J’ouvre les yeux. La cuisine baigne dans la pénombre. Tout le monde est là, les yeux encore fermés, le menton et la tête bien droite. Ma chemise est boutonnée et mon pantalon bien en place.

  • Ça se peut. Elle est peut-être gênée. Elle est curieuse en tout cas… Faut rester concentré.

Puis la lumière s’allume. Je plisse les yeux. Marie-Josée est debout près du mur, les mains sur les hanches.

  • C’est ben trop bizarre ces affaires-là. On arrête ça.

Les gens protestent. Vaness lâche ma main mais garde celle de Steven. Je baisse les yeux. Il s’est passé quelque chose entre eux pendant la séance, c’est clair.  Mais…moi? J’halète encore et je sens des larmes me venir aux yeux. Vaness me regarde comme si je sortais d’une autre dimension.

  • Ça va, Charles?

Je me tourne vers le gars bizarre. Il me sourit. Mon sang se glace.

 

-Archie Sexton

Archie Sexton

 

 

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