Illustration de Véronique Côté

Illustration de Véronique Côté

De gigantesques gouttes d’eau tombent sur la carcasse de sa voiture. Nous sommes assis sur la banquette arrière, complètement silencieux. Comme le son que crée la pluie est assourdissant, nous n’arrivons pas à placer un seul mot. Je sais pertinemment que je ne devrais pas être là, que cela doit au moins faire deux heures que j’aurais dû ouvrir la portière et franchir le seuil de non retour. Je n’arrive pas à m’en vouloir et je n’arrive pas non plus à faire un seul geste. Lui non plus d’ailleurs.

Un vieil album de Portishead joue faiblement en arrière plan. Nos regards se croisent puis s’agrippent un long moment. Du velcro. Il fait chaud et humide et l’air dans la voiture goûte le sel et l’acide. Je sue d’inconfort et d’impatience. Soit, je sors à l’instant, soit, je lui saute dessus. Mais ce n’est pas si simple, nous ne sommes pas libres, ni un, ni l’autre. Et ayant déjà commis l’irréparable, réitérer serait marquer notre situation au fer rouge.

Comme s’il avait lu dans mes pensées, il ouvre sa fenêtre pour laisser passer un filet d’air. Malgré cela, nos peaux suintent et le tempo de nos respirations s’intercalent pour aller chercher un maximum d’air respirable chacun à notre tour. Quelques gouttelettes s’introduisent dans la voiture et viennent se poser sur sa peau formant de minuscules bulles d’eau. Il observe le phénomène avec une telle concentration et une telle gravité que je me demande si je devrais m’inquiéter. Il se retourne vers moi à nouveau et cherche mon regard, mais je ne lui offre pas. Je garde les yeux baissés vers mes cuisses nues couvertes de bleus, souvenirs d’une autre soirée beaucoup plus mouvementée.

Une bourrasque de vent secoue brutalement la voiture. Comme une taloche derrière la tête, je prends cette secousse pour un signe, quelconque soit-il. Sans chercher son approbation, j’empoigne sa main sur laquel se sont déposées les gouttelettes et la glisse dans mon short. Il me fixe un court moment pris entre l’étonnement et la résignation, avant d’enfoncer son doigt dans ma chatte. Au moment où je ferme les yeux, il retire sèchement son doigt. Me sentant brusquée, je l’interroge du regard. Il me fixe intensément puis m’énonce que ni lui ni moi n’enlèveront nos vêtements. Nous pouvons nous embrasser, nous toucher, nous caresser, glisser une main ici et là, mais sans plus. Il stipule le tout comme un contrat, comme une manière de nous empêcher de récidiver en nous laissant un souvenir moins satisfaisant. À mon avis, on ne risque que de remettre l’acte à plus tard, un autre jour. Rien ne peut rester inachevé. Mais comme je suis déjà émoustillée, j’acquiesce sans broncher.

Presqu’au ralenti, je l’enfourche en le regardant dans les yeux. Je m’assure d’accoter mon sexe contre le sien. Tout en s’embrassant, il force de ses mains mon cul à se frotter contre lui. Je sens à travers son short et le mien son membre qui se gonfle et la noble intention devenir une mauvaise idée. Nos respirations sont maintenant synchronisées. Il n’y a que de l’air vicié par notre désir qui circule dans la voiture. Nos vêtements absorbent toute notre sueur, ils ressemblent à de vrais chiffons, un mouvement brusque et ils se déchireront.

Je me place de façon à ce que mon décolleté s’élargisse et laisse entrevoir mes seins. Cela lui prend une fraction de seconde pour les repérer et glisser ses mains sous mon chandail. Il les empoigne fermement puis les mord à travers le tissu. Cette mince frontière me rend folle, je tente d’enlever mon chandail mais il m’en empêche. Il mord mes seins plus fort. Mon chandail est complètement mouillé par sa salive et son acharnement à vouloir suivre la règle. Je glisse ma main dans son short et tente de le masturber tout en restant par-dessus lui, tout en gardant une partie du contrôle. Il se laisse faire et à son tour, il faufile ses doigts dans ma chatte. Je retire ma main après m’être éraflée la peau contre sa fermeture éclair. Il prend ma main dans la sienne et la regarde avant de la mordre violemment. Je me dégage brusquement et je m’assois à ses côtés à la fois insultée et déçue. J’ouvre ma fenêtre au maximum. La pluie déferle à l’intérieur et cela me refroidit, comme un baume sur mon désir frustré. On se regarde sans rien dire. Nos vêtements sont littéralement détrempés, nos cheveux en bataille, nos peaux ruisselantes de sueur et d’humidité. Il a un bras accoté sur la banquette arrière et un autre sur le siège avant. Il me jette un regard à la fois furieux et dérouté, comme une bête en proie à un mal inconnu. Il est démentiellement beau. Il pose une main sur ma cuisse, l’agrippe et me tire ainsi vers lui. Incapable de signaler mon mécontentement, je me laisse choir sur mon siège. Il tient avec une main la fourche de mon short et tasse tant bien que mal ma petite culotte de l’autre. L’accès à ma chatte est suffisant pour qu’il y glisse sa langue. Ses premiers coups de langue m’apaisent et m’excitent à la fois, mais plus elle entre en moi, plus sa bouche me goûte, plus j’ai mal. J’oublie la règle, me dégage de son emprise et entreprend de lui enlever son pantalon mais il me repousse. Je le dévisage longuement avant de prendre mon sac et de sortir du véhicule.

À l’extérieur, je me retrouve à la pluie battante en plein milieu d’une ruelle. Je regarde les deux côtés, immobile. Il sort à son tour de la voiture et me prend par le bras pour me ramener vers lui. Il m’arrache mon sac et le balance dans la voiture. Avant qu’il ne m’embrasse, je lui intime que je ne veux plus jouer à son jeu. Il acquiesce rapidement soudainement pris de peur que tout cela s’arrête, puis il m’embrasse fougueusement. Je glisse ma main dans son short et je reprends là où je m’étais arrêtée. Je n’arrive pas à comprendre contre quoi on se bat et pourquoi on le fait. Mais la bataille est toujours perdue d’avance.

Je dézippe alors mon short et le fait glisser. J’ai le cul contre le métal froid et mouillé de sa voiture et la sensation m’excite. Il me pénètre alors sans hésitation, sans retenue, tout en me tenant la nuque et me regardant dans les yeux. Nos deux corps sont collés, emboités l’un dans l’autre. On reste dans cette position de peur de perdre le tempo, de peur de perdre notre momentum. Puis rapidement, beaucoup trop rapidement, je viens. J’aimerais l’en offusquer mais je sais pertinemment que je me pénalise aussi. Je sens son regard sur moi qui ne veut pas perdre un seul instant de mon orgasme. Il veut capter ma réaction, humer l’odeur de ma peau, il veut se souvenir du moment. À cet instant précis, je sais que ce sera la dernière fois. Il vient à son tour mais je ne le regarde pas car je ne veux pas y croire. Nos corps s’éloignent aussi vite qu’ils se sont rapprochés, c’est-à-dire difficilement. J’enfile péniblement mes shorts mouillés, il fait de même. Nos corps se rapprochent encore inévitablement. Je sens son membre encore en érection. On s’embrasse longuement puis je me détache de lui, prend mon sac et m’éloigne dans la ruelle.

Je ne me retourne pas une seule fois car j’ai peur de moi, car j’ai peur de lui. Je tourne le coin de la rue, m’adosse contre le mur d’une bâtisse et prend une grande respiration. La pluie s’est arrêtée mais mon cœur bat la chamade. Comme une gamine, je compte jusqu’à 5 et je me retourne en direction de sa voiture. Il n’y est plus.

Vanity Dietrich-Vanity Dietrich