Illustration de Karina Dupuis

Illustration de Karina Dupuis

 

 

Je ferme la porte.

La dernière fois que j’avais franchi cette porte, la lune était douce, mais maintenant, le contraste est trop fort. Le soleil et la neige m’oblige à fermer les yeux. Quelle heure peut-­il bien être?

Peu m’importe…

Je marche sur le trottoir enneigé, un pas devant l’autre, sans trop savoir. Mon corps tremble par manque d’énergie, comme s’il ne m’appartenait plus. Je ne sais plus où aller ni même pourquoi. Puis tout à coup, ça me frappe en pleine gueule ; la beauté du monde. La vie me semble soudainement si formidable, si inutile, si légère et ça me donne envie de sourire. Je me dis qu’au fond, je n’ai plus de raison de savoir où je m’en vais.

La nuit dernière, j’ai fait l’amour à un ange.

Sa peau d’or, d’ambre tacheté au goût de miel, douce de soie, ses cheveux de Bengale en mille explosions noir comme la cendre, son corps étendue de son long sur ses courbes arabesques, ses petits seins mathématiquement proportionnels à tout le reste machinés à ma paume, comme des bouées auxquels s’accrocher en cas de naufrage. Je m’y agrippe comme si ma vie en dépendait car je sais que ça viendra…

Et c’est venu. Maintenant que je suis accroché à un poteau de métro recouvert de germes et de mauvaises journées, je me dis que mon naufrage a bel et bien eu lieu, 30 pieds sous terre…

Je regarde les gens autour et je me sens singulier. Un sentiment de puissance m’envahit, comme si j’avais survécu à une mort certaine. Tout le monde s’en fout. Je les comprends. Moi aussi je m’en foutais avant de savoir… Mais maintenant, comment faire en sachant qu’elle existe?

La nuit dernière, j’ai fait l’amour à un ange…

On s’était rencontré à l’école, puis je fréquentais quelqu’un, elle aussi. Alors on a fait ce que tout le monde aurait fait : on est devenu ami. Les meilleurs.

Puis le temps a passé, nos chemins se sont égarés, nos intérêts ont changé, puis on s’est perdu. Jusqu’à ce qu’inévitablement, on se recroise, 8 ans plus tard…

­‐Qu’est-­ce tu d’viens?

En s’ouvrant, la porte se fracasse contre le mur. On vient de réveiller le bloc au complet, c’est sûr! Elle entre précédé de moi, se retourne. Je l’embrasse. Elle enlève mon manteau, j’enlève le sien; l’altruisme sexuel.

Je l’accote contre le mur. J’embrasse son cou pendant qu’elle agrippe mon cul.

-­Salut!

Figé. Plus personne ne bouge. On se retourne en même temps vers la provenance de cette voix. Sa coloc.

-­Ha salut! Elle de lui répondre.

-­Enchanté. Moi d’en rajouter.

Je lui offre ma main qu’elle sert avec dégoût. Un malaise s’installe.

-Bon bin, c’est ça! Contente de t’avoir rencontré!

-­Pareillement.

-­T’oublieras pas de fermer la porte, hen!

Derrière, la porte grande ouverte laisse sortir la chaleur durement acquise.

-Houpenaye!

En gentleman, je me propose d’aller la fermer.

-­Bonne nuit!

Elle retourne dans sa grotte de papier. Aussitôt la porte fermée on se jette l’un sur l’autre.

Je sors du métro. L’air de Montréal envahit mes poumons. Je croise une horloge publique. 9h47. Que font tous ces gens en plein centre-­ville à cette heure un mardi matin? Pour moi le temps n’a plus d’odeur…

Je marche dans la rue. Un mendiant me demande de l’argent. Je lui mens que je n’en ai pas et à mon tour, je lui demande une cigarette. Il me ment qu’il n’en a pas non plus. Fair enough…

J’entre dans une boulangerie, commande un café et pendant que la serveuse me tourne le dos, je lui vole un croissant. Juste comme ça, parce que j’en avais envie…

Assis sur un banc de parc recouvert de neige, je bois mon café. Le soleil brûle ma rétine; la neige mouille mon pantalon; ma mémoire « flare »…

Lentement. Doucement. Avec toute la violence que la douceur peut offrir. Un a un j’enlève ses vêtements. Mes mains caressent chacun des nouveaux morceaux que je découvre. Mes doigts sont des plumes qui frôlent à peine son visage, puis son cou, puis ses seins, son ventre, son pubis. Entre mes lèvres, j’aspire la mince couche d’air qui sépare sa peau de la mienne. Elle frétille. Je l’avale. Elle gémit. Ma langue court le long de ses cuisses et autour de son sexe. Je prends une pause, le temps de le sentir, cette odeur familière qui ne ressemble à rien. Elle ne peut plus rester en place alors je plonge ma langue à l’intérieur puis autour puis partout. Les yeux mis clos, elle danse la mort en s’agrippant à tout ce qu’elle peut pour échapper à l’agonie. Dans un sadisme profond, je la regarde se débattre comme un diable dans l’eau bénite. Avec une main, je la caresse, alternant entre ses deux seins, ses deux cuisses, jusqu’à son ventre. De l’autre, je touche ses petites lèvres, ma langue encore tourbillonnante sur son clitoris, j’introduis un doigt, doucement, puis un deuxième.

Dans un élan de désespoir, elle me saisit par les cheveux et m’enfonce la tête entre ses cuisses. L’air se fait rare, mais je ne me débat pas. J’accepte mon sort car c’est toujours mieux de mourir à deux.

Un liquide coule le long de ses cuisses. Des spasmes envahissent son corps. Elle porte l’oreiller à son visage pour pouvoir crier, pour ne pas réveiller (plus) les voisins. Sa main toujours agrippée à mes cheveux, je suffoque; elle aussi.

J’arrive chez moi. Je vais à la cuisine. Je me coule un café. Normalement je ne mets pas de lait, mais aujourd’hui, tout est possible… Je m’assois à l’ordinateur pour voir si elle m’a écrit.

Rien.

Des effluves de nos actes d’hier me remontent aux narines. L’odeur de son sexe recouvre l’entièreté de mon corps, mais je n’ai pas envie de prendre une douche. Du moins, pas maintenant. J’ai besoin de faire une synthèse de tout ça… Je m’étends au milieu du salon et regarde le plafond. Couché en étoile, le soleil dans le visage, j’écoute le voisin jouer de la contrebasse. L’heure est grave.

Puis dans un second souffle, elle se redresse. Dans un élan qui rappelle la vengeance, elle enlève ma ceinture puis descend mon pantalon. Au travers mes sous-­vêtement, j’ai du mal à cacher mes intentions. Sans les retirer, elle caresse mon sexe de ses mains, puis de sa bouche. La chaleur de son respire dilate mes vaisseaux sanguins au maximum. Elle plonge sa main dans mon short. Je fonds.

Elle en ressort avec tout le gréement qu’elle engouffre au fond de sa gorge. À ce moment, tout le monde a l’air satisfait, elle comme moi. D’une main elle caresse ma joie de vivre, de l’autre mon plus cher souhait.

À un certain moment, je n’en peux plus… je me redresse, lui prend la tête et l’embrasse à pleine bouche. Je la couche sur le lit et sans attendre plus longtemps, je la pénètre avec mon sexe humide le plus loin que le bon dieu a bien voulu me permettre d’entrer… je reste là pour un moment, le temps de retrouver nos repères ainsi que nos esprits. Nous attendions ce moment depuis trop longtemps.

Puis, très lentement, quelques mouvements de haut en bas, de gauche à droite et éventuellement de va et vient. Je lève ses deux jambes pour faciliter la pénétration. Plus jeune, j’avais le câble…

On inverse ensuite les rôles, elle s’assoit sur moi. Son sexe aspire le mien. À l’intérieur, l’impression de 300 mains bien huilées qui m’agrippent et qui ne me laisseront jamais partir.

L’extase.

Ses quelques micromouvements de bassins sont suffisants pour que mon hypophyse envoie toute l’endorphine qu’elle contient. Bientôt, rien ne pourra plus me contenir…

Je la chante, elle jouit à nouveau, je jouie aussi, en parfaite symbiose…

Seul chez moi dans mon salon, je repense à cette nuit passée ensemble. J’ai touché quelque chose de divin. La revoir m’est impossible. La vie ne sera plus jamais la même. Désormais, je ne peux qu’espérer. Espérer qu’il y en ait d’autres comme elle, ici, là, partout, pas seulement au Groβer Stern…

Couché dans mon salon en étoile, comme pour me rapprocher un peu plus d’elle, je regarde le ciel ou mon plafond et je souris. La vie parfois, c’est bien.

 

« Je la caresse; elle s’endort. Et moi je reste…

Avec un goût de ciel sur les lèvres

Dans l’eau trouble de ma pensée, un écho

Elle résonne, et sa douceur m’embrasse, et je l’espère encore… »

 

-Gulliver du Lombriquet

Gullivert du Lombriquet