Illustration de Mathieu Potvin

Illustration de Mathieu Potvin

« J’te laisse les trois qui viennent de rentrer, tu vas sûrement avoir plus de tip que moi. » Ils s’assoient au bar, jamais vus ici. Un qui a l’air de croire qu’il est une star, un gros barbu et un petit efféminé; échange de regards, Bert a raison, ils sont sûrement de mon bord.

« Bonjour. Je prendrais une bière ». Gros accent, c’est Hollywood qui parle. « Excuse mon français, je veux le pratiquer. » Ça tombe bien : je veux pas pratiquer mon anglais et je tripe sur les accents. Bouboule et Fofolle font signe qu’ils vont prendre la même chose. Parfait, j’aime ça les choses pas compliquées.

Je comprends à peu près rien quand Bouboule et Fofolle me parlent, et c’est sûrement réciproque, mais ils ont l’air smatte; des bons vivants. Hollywood est quant à lui sur le cruise control pas à peu près; il s’est mis sur mon cas avec l’assurance du gars habitué à se faire dire oui. Je lui réponds avec l’assurance du gars habitué à faire croire aux clients qu’ils ont des chances.

Bières, shooters, bières, la soirée avance, les gars aussi commencent à être avancés, parlent de plus en plus fort. Bert a vu juste, ils tipent en mongol, tout est sous contrôle.

Fermeture, il reste juste les trois touristes dans le bar. Hollywood s’approche, les yeux croches du gars qui a trop bu. « Tu fais quoi après? Viens-tu avec nous dans notre chambre? » Bouboule et Fofolle me jettent un coup d’œil envieux, c’est les premiers mots de français qu’ils semblent comprendre de la soirée.

Hollywood continue. « T’es vraiment beau ». Le thermomètre monte, cet instant où le sang et les hormones se mélangent et se mettent à bouillir. Trois pairs d’yeux qui salivent en me regardant, c’est toujours flatteur. Bert sourit. « Ouais, y en a qui vont s’amuser à soir! »

J’essaie de pas faire de bruit en entrant chez nous, mais Oli se réveille tout de même quand je me couche. « Salut beauté ». Lui dans la brume, moi excité, on jase un peu.

– Y a trois Anglos qui voulaient mon kit à soir.

– Y étaient-tu cute?

– Ben corrects, comme toi pis moi.

– Pourquoi t’en as pas profité? Surtout avec des Anglos, t’as dû coucher avec la moitié de l’Ontario.

– Je sais pas, j’vieillis faut croire.

– Bonne nuit.

Je me colle contre Oli, l’enlace. Ça manque jamais, je craque toujours pour son corps de gars qui haït le sport, son poils qui pousse pas toujours où il faut, ce corps parfait dans son imperfection qui s’unit au mien, deux miroirs l’un de l’autre, patinés par le temps qui commence déjà à faire son œuvre. Je vais sous les draps.

Ma langue trouve ce qu’elle veut. Oli bouge à peine, met ses mains sur ma tête. Sa graine dans ma bouche gonfle lentement, toujours ce miracle, un afflux de sang et de vie qui entre dans ma bouche et se disperse dans tout mon être. Je voudrais être nulle part ailleurs dans l’univers, surtout pas dans un lit avec trois Anglos qui ont trop bu.

Le lendemain, Hollywood arrive au bar. Il est seul, et déjà soûl.

Je lui serre sa bière. Il a des beaux yeux cochons, je suis sûr qu’il baise bien. Il continue sur sa lancée d’hier. « T’as manqué quelque chose hier. » Toujours faire semblant que le client a raison. « Tant mieux pour vous. » « T’as un beau cul, j’aimerais ça venir dedans. » Limite comme compliment. Bert s’approche, au cas où, mais tout est correct. « T’es une calice de plotte. » Limite dépassée. « On va arrêter ça là. » Il le prend pas, explose. « Maudite agace, crisse de pute, ostie de tapette. » Il en sait des gros mots pour un gars qui parle mal le français.

Ça me fait plus rire que d’autres choses, mais Bert le trouve pas drôle pantoute. Vraiment pas. « Y a pas un ostie de fif qui va te traiter de tapette icitte. Toi, tu crisses ton camp. » Le ton et le regard de Bert laissent pas trop place à discussion. Hollywood est en furie, le français prend le bord, « fuck you fucking frenchman » revient souvent – je comprends pas le reste, il parle trop vite, mais ça pas l’air d’être très gentil. Bert fait un pas vers lui, il comprend le message. Pratique d’avoir l’air d’un frigidaire.

Dehors, Hollywood continue à nous faire des doigts d’honneur par la vitrine en gueulant comme un disque qui saute « Fucking frenchman! Fucking frenchman! Fucking frenchman! » Ça dure cinq minutes, et il finit par s’en aller.

Oli est encore levé quand j’arrive chez nous. « Comment ç’a été à soir? » « Pas pire, un des clients d’hier a pété sa coche, il m’a traité de fucking frenchman parce que j’ai pas voulu fourrer avec lui. » Oli sourit. « Qu’y mange d’la marde. »

On a regardé un peu la télé, le film était plate. On s’est endormis sur le divan, collés un contre l’autre.

-Le Matou

Le matou

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