Illustration de Blanche Louis-Michaud

Illustration de Blanche Louis-Michaud

 

            À tout prendre, la relation de Biche et moi en était une exemplaire. Nous avions été clairs dans nos intentions, respectueux envers l’autre et fidèles à nos engagements; notre amitié préexistante primait et c’était ben correct. Les règles du jeu étaient claires; on se protège; on peut aller voir ailleurs; si l’un commence à avoir de quoi pour l’autre, on en discute et on avise; si l’un doit cesser l’entente parce qu’il rencontre quelqu’un, il le dit pis ça finit là. Pratiquement comme une job. C’étaient de bonnes conditions et ça faisait de nous des pros de la fréquentation. Si on respectait ce cadre, rien de mal pouvait arriver. On se textait pour dire nos mouvements les soirs de sorties, voir si on n’aurait pas le goût de se rejoindre après et tra-la-la, et ding-ding-dong. Très bonne entente pour la saison automne-hiver : à essayer si on connaît quelqu’un de willing et de confiance.

            Elle m’a texté récemment, toute heureuse. « Je suis fiancée », qu’elle fait. J’ai pas vu sa face, mais je connais ses expressions par cœur : le menton penché touchant pratiquement sa poitrine, ô sublime création, ses grands sourcils ouverts, ses yeux rapides à suivre ses doigts sur le téléphone, des mèches de ses longs cheveux bruns collées à la commissure de ses lèvres souriantes, son excitation de petite fille qui sonne faux dans l’ambiance fin de bar d’où elle devait me texter ça avant d’aller commencer son close.

            Elle m’avait laissé un soutien-gorge à elle. Un beau rouge pour les temps durs. J’ignore si son copain le sait. Ça les regarde, de la même manière que ce petit clin d’œil frivole n’appartient qu’à Biche et moi. Je lui avais enlevé en plein jour, en la serrant dans mes bras dans un parc. Elle commençait alors quelque chose avec un mec, ce qui expliquait le legs, puis ça n’a plus marché avec ledit mec. On s’est revus. Jusqu’à son copain actuel, the real deal. Elle appelait cette pratique qu’elle avait d’aller de conclure bien clairement avec les garçons pour qui elle avait des penchants avant de s’engager avec quelqu’un « clore des dossiers ». Moi, j’ai eu droit à un cadeau, une prime de départ. Maintenant, elle est casée, et pour toujours probablement. Je la connais, c’est une vraie de vraie battante; elle laisse pas les affaires se déboîter quand elle aime. Elle va rester dans le bateau qui coule, à tenir le mât dans la tempête, regarder l’horizon qui cante, avec son imaginaire de marins pis d’mers, d’îles pis de gens de pluie, elle va couler ben au fond sans jamais lâcher. Parce c’te bateau là, un peu bancal un peu farouche, avec ses travers pis ses caprices, c’est son bateau. Checkez-y ben le menton drette quand il coule, aussi. Fière. Toute l’énigme est là, peut-être. Dans la main qui tient l’mât. Une bonne fille, vraiment. Une perle.

            Je me rappelle un chandail de laine, vert, épais, qu’on imagine chaud et piquant sur la peau. Il engonçait sa poitrine et, par le volume de l’étoffe, donnait une ampleur carrément enivrante à ses seins. À trop y penser, c’était étrange, je me raidissais la bouche, j’avançais la mâchoire inférieure, je me retroussais les lèvres, les dents voulant mordre de quoi. Son cou, probablement. Ce sont ses seins qui m’ont frappé en premier. Elle les a pleins, rebondis et fermes. De vraies belles pièces. Sous la dent, ils marquent un peu, sous les mains, ils résistent. Si on pince le bout entre ses doigts et qu’on tire, c’est le souffle court de Biche qui me sortait de ma torpeur. J’adore les seins de Biche. C’était vrai avant, c’était vrai pendant et c’est encore plus vrai maintenant. Je m’ennuie de ses seins. Au crime de la nostalgie, je plaide coupable. Tout le monde y passe. Dans ce processus entamé de fermeture d’inventaire, ou de « clôture de dossiers », je me rappelle de belles soirées avec elle, un peu pour célébrer notre relation, maintenant caduque.

            On était joueurs comme ça n’se peut pas. Surtout elle. Biche installait des règlements à respecter comme autant de thématiques pour la soirée. Un soir, après ma job, elle m’a donné comme consigne de la baiser comme un voleur, c’est-à-dire qu’à partir du moment où je rentre dans son appartement jusqu’au moment où je viens sur ses seins, je n’avais pas le droit de dire un mot. C’était difficile de pas s’emporter, mais ça a été. Sa peau était toute chaude d’être passée trois heures sous les draps en attendant que mon shift finisse. Elle portait ses petits shorts de pyjama bleu ciel pis un t-shirt Green Lantern. On s’est pas rendu au lit, cette fois-là. Remarque, on n’était pas loin : sa commode. Les mains bien à plat sur le rebord du meuble, tous deux debout à regarder les yeux de l’autre dans le miroir de la coiffeuse, moi qui fixait tour à tour ses fesses rondes et blanches, ses yeux, ses seins que j’essayais de faire rebondir le plus possible et son visage qui virait doucement du blanc au rosé au rouge. Une autre fois, elle a décidé qu’on allait se rencontrer dans un bar comme si on était des inconnus, que j’allais l’aborder, lui payer un verre, lui jaser ça pis la séduire en laissant tomber tous nos référents d’amis communs, pour nous déstabiliser. J’ai joué la game avec ben de la difficulté, maladroit et nerveux, voulant tenir le rôle mais en même temps pas prendre ça trop au sérieux. J’avais envie de rire à chaque rictus de connivence ou quand les masques craquaient un peu. Après deux verres, on est partis pour aller baiser. Elle riait tout le long de la marche de retour de comment j’avais été mauvais, que si j’abordais quelqu’un dans un bar de même, ça marcherait jamais. La poisse. Le soir, j’m’endormais en l’écoutant respirer pis en souriant comme un crétin en regardant mon plafond, les mains derrière la tête. Elle est drôle, Biche.

            Elle avait un don incroyable. Elle pouvait parler tout bas ou ben juste respirer dans mes oreilles que ça me frissonnait de la base du cou jusqu’à mes couilles. Une soirée où s’est elle qui rentrée chez moi sur le tard (elle avait des doubles de mes clefs), trop fatiguée et menstruée, elle m’a juste légèrement touché les lobes avec son nez, puis elle m’a liché un peu les oreilles, mais à petits coups. Rien d’excessif. Un dosage savant dont seule elle a le secret. Pendant ce temps, tout endormi, je commençais à me masturber frénétiquement, tout tendu, crispé, voulant rien manquer de ses chuchotements, de ses petits bruits dans mes oreilles. Je suis venu en malade, comme si je venais de trouver du pétrole.

            Une autre fois, on regardait un show au Quai. Elle arrêtait pas de se pivoter légèrement devant moi de sorte que mes mains le long de mes jambes touchent ses fesses. On était avec beaucoup d’amis et, quand on est partis les deux ensemble, tout le monde nous regardait avec des airs convenus, des faces de clins d’œil pis de sourires. « On se demande vous allez faire quoi, hein? ». Bon. Mais rien du tout, Biche était dans sa semaine, on allait se gosser, se titiller pis dormir collés. On s’est solidement pelotés adossés à des murs et à des clotûres en chemin. Ça chauffait grave. On avait le goût. Rendus chez elle, elle a vérifié si c’était vraiment le déluge. Ce l’était. Elle préférait qu’on laisse tomber. J’étais d’accord avec ça, mais j’voulais jouer, l’énerver encore plus, jusqu’à ce que ses souffles courts me fassent comprendre comment elle en avait envie, comment ça la déchirait, puis me coucher, riant, vengé de ses caresses au bar. De guerre lasse, pour se défendre, elle s’était couchée sur le ventre. J’ai grimpé dessus, pour qu’elle sente mon érection sur ses fesses. On s’enlaçait les doigts, je lui tassait les cheveux du visage pour mordiller les oreilles, pour qu’elle m’entende respirer, me sente chaud et là, sur elle. Elle s’est levée d’un coup, est sortie du lit. Elle est revenue avec une bouteille de lubrifiant. Elle n’était plus capable. Ça faisait longtemps que l’idée de l’anal lui tournait dans l’esprit. J’ai pris mon temps, j’ai commencé par un doigt, puis deux. Ça allait, elle aimait toujours, alors j’ai enfilé ma queue. Avec ses mains sur mes hanches pour contrôler la profondeur et le rythme, Biche capotait. Ses gémissements laissaient place à des râles de plaisir, longs et arrachés à ses plus profonds fantasmes. Quand ses mains ont lâché mes hanches, j’ai pris mon propre rythme, ma propre amplitude, me perdant moi aussi dans le mouvement, dans son cul, pour finir par y mettre tout mon poids, dans le claquement de la peau sur la peau et de l’écrasement qui coupe le souffle. On a arrêté après un petit bout; éméchés qu’on était, ça aurait duré des heures et, pour une première fois, c’est pas nécessairement l’idéal. Encore aujourd’hui, certaines de ses amies me connaissent comme étant celui qui l’a initié à l’anal. Je trouve le titre ben singulier, surtout qu’on me l’a balancé à un brunch. Mais ça a été mon rôle, tout de même; j’ai participé à un de ses fantasmes, et on pourra pas m’enlever ça.

            À écrire ça, faut dire que je me sens très bien. Heureux. Pour elle, d’abord, puis pour moi, d’avoir vécu ça avec une fille aimante, compréhensive et tendre. Mais c’est ça qui est ça, comme on dit, puis c’est plus qu’une bonne nouvelle, c’en est une excellente. Y’a deux tourtereaux qui s’promènent dans Montréal comme si la place leur appartenait pis qui vont commencer à se faire des petits plans de mariage, d’invitations, de thématiques pis de robe. Et puis quand je vais voir Biche avancer dans les bras de son père pis que je vais brailler comme un bon, je pourrai pas m’empêcher de trouver la robe blanche ben plus belle que le soutien-gorge rouge que je garde encore dans mon tiroir du haut, auquel j’m’accroche les soirs de frette pendant qu’je dérive dans mes souvenirs heureux comme c’te jour-là à venir.

-Le Bestiaire

boobs

Leave a Reply