Image de Anne-Julie Dudemaine

Image de Anne-Julie Dudemaine

 

Ceci n’est pas une histoire érotique.

J’avais tiré Panthère par ses cheveux noirs pour la faire descendre de la chaise de cuisine, où elle était installée depuis cinq minutes, qui risquait de céder sous nos poids combinés et que la vigueur de mes coups de bassin testait vivement, entraînant la table où gisaient les restes d’un repas qu’elle avait partagé avec Bonobo quelques heures plus tôt.

Nus dans sa cuisine, je l’avais gauchement retournée à genoux sur le sol, plaquée de ma main gauche son torse contre le carrelage froid pendant que je me guidais en elle de la main droite. À la prendre par-derrière, à l’arraché, je devenais de plus en plus agressif, comme si son bassin large, capable de subir mes assauts répétés, m’insultait personnellement. Je voulais être plus violent, plus fort, sentir que son bassin me subissait avec peine. J’en remettais en grognant, elle feulait; on était deux à vouloir détruire sa chatte. Mon pelvis tapait ses fesses avec force, Panthère reculait les hanches en rythme, comme si nous en avions contre cette partie d’elle, autre déjà, quand Panthère a faim du mal que je lui fais.

Tout ce que je vois, de l’endroit étrange où je me suis tapi dans mon esprit, c’est son dos, comme un pelage de chair, musclé et ondoyant dans la pénombre que perce seule la veilleuse de sa hotte de cuisine. Deux fossettes, juste en haut des fesses qu’elle a rebondies et pleines, m’indiquent où enfoncer mes pouces pour percer à jour enfin la question de quelle force on peut appliquer en serrant les mains autour des hanches d’une femme avant qu’elle ait mal. Je n’ai pas encore trouvé la réponse. Ça semble être plus. Beaucoup plus.

Quand la capote a lâché, je n’ai même pas réfléchi et j’ai jeté ce qui en restait contre le four derrière moi pour immédiatement réassumer la position qui serait la mienne pour les mois à venir : en dedans d’elle à m’improviser dompteur d’animaux sauvages.

Ceci n’est pas une histoire érotique.

J’ai pris une pause et je me suis accroupi, en sueur, pour la retourner en position assise sur le sol, la guidant par la peau de la nuque.

-Ça va?

-Oui, très bien…

-…Encore?

-Encore.

J’avais besoin d’un cinq minutes pour respirer, mais ça n’allait pas être possible. Mes yeux bleus dans ses yeux noisette nous racontaient une autre histoire. J’étais captivé. Je lui massais la nuque, absent; j’écoutais l’instinct surpasser la fatigue, me dire que ça repartait. Nous nous fixions encore quand je lui ai enfoncé trois doigts dans la bouche, offerte, aller chercher un filet de bave à répandre sur ses seins.

Même si elle est plus grande que moi, je l’ai soulevée pour l’amener sur son canapé, la travailler en voyant tous les soubresauts de son visage, écoutant toutes les inflexions de ses cris, en embarrant sa nuque entre mes mains aux jointures blanchies, pour la contraindre à me faire face, à ne pas détourner le regard du mien, affamé. Sur un poster en surplomb figurait un éléphant, témoin de nos ébats, dans son élément de la jungle qu’on foutait partout dans son appartement.

C’est peut-être là, grimpé sur elle au rebord du canapé bleu-gris, que j’ai pensé que ça avait pris de l’élan, notre histoire. Au party, déjà, alors que je frôlais ses fesses en louvoyant vers le frigo prendre une bière, je nous sentais tendus. On se cajolait du revers des mains, au passage, encagé qu’on était par le monde autour, par la présence d’autrui. Ce n’était pas la première fois qu’on baisait, mais la première fois chez elle, et aussi sauvagement. On s’était poussés en douce comme des braconniers, sans dire bonsoir à personne. Éméchés, on a enfourché nos vélos et je la suivais, ombre dans son manteau noir volant au vent, s’enfonçant dans les odeurs chaudes des nuits d’été. Je peinais à la suivre; elle pédale vite, la Panthère Noire, quand elle a faim. Mais moi aussi j’étais affamé alors je filais en chasse, à sa suite.

La chasse n’est pas une affaire d’herbivore. Il faut la faim et la course.

Dans l’escalier, j’enlevais mes souliers d’un geste rageur tout en montant pour me rapprocher du moment où je m’enfoncerais dans sa bouche moite. Parce que je suis animal, moi aussi. Je suis le Loup, créature hurlante et grognante à laquelle nous avons lié une image sanguinaire. Tant de peur pour, en fait, quelque chose comme un chien. Je me comporte très bien avec toutes, on ignore mon comportement,  même, tant la différence est invisible. On parle de sexe, de nos préférences entre nouveaux amants et c’est un animal fidèle et loyal qui répond. Il ne ment pas. Je ne m’attaque pas à celles qui n’aiment pas la lune, seulement, je dis le Loup.

 

Celles qui m’acculent et croyaient voir en moi un animal domestique voient déployé un carnassier qui en veut à leur chair. Je ne chasse par pour les trophées, comme d’autres incertains. C’est pour le goût du gibier que les loups sortent dans les dernières lueurs du jour. Nourri à trop de pornographie, trop d’occasions surréelles, imaginées ou imaginaires, des festins de luxure et de sexe auxquels je ne participerai jamais, je suis foudroyé par la faim, j’erre avide, toujours, comme un client de buffet malhonnête qui en reprend après s’être fait vomir, quitte à se gaver quatre, cinq, huit fois. C’est dans mes yeux que ça se passe. On voit arriver le Loup et il est trop tard. Il a faim. Et Panthère adore voir le Loup.

Mais ceci n’est quand même pas une histoire érotique, me dis-je en me retirant de Panthère pour, en montant debout sur le canapé, éjaculer dans sa bouche qu’elle avance plus loin, me recevoir sans avaler directement dans sa gorge. Je me mords le bras quand je viens dans une bouche. Je me mords; fort.

Au comble de l’épuisement, nous reprenons notre souffle, un peu rassasiés tout de même, mais évaluant déjà jusqu’où pourraient continuer nos chienneries, d’ici quelques minutes. Panthère est moins essoufflée. C’est elle qui recommencera les hostilités, que je calcule. Je constate mes traces de dents sur ma peau. J’attends. Elle se blottit. Je guette.

C’est là que la porte de son appartement s’ouvre. Bonobo monte les marches. Merde. Le temps filait. Panthère et moi nous regardons. Aucune démarche n’est entreprise pour nous couvrir, aucune excuse ne sera donnée lorsque Bonobo apparaîtra dans le cadre de la porte du salon en tenant son casque de vélo. C’est parce que son mari nous savait là, enlacés, en rût, et qu’il connaît l’appétit de Panthère et mon respect pour ceux qui ont le courage d’endosser les différences, quitte à perturber les idées convenues.

Panthère et moi resterons nus en écoutant Bonobo nous raconter sa soirée en se faisant des grilled-cheese. J’en mangerai un peu, même. On m’invitera à dormir puisqu’au final, il se fait tard. Je resterai, dans ce canapé encore moite de nos ébats pendant que Panthère et Bonobo se mettent au lit dans la pièce voisine.

Mais au banquet des animaux, les carnivores se servent deux fois, que je me dirai dix minutes plus tard, lorsqu’incapable de m’endormir en entendant miauler Panthère, que Bonobo pénètre en cuiller dans leur lit et que, convié à la scène, je m’installe à genoux devant elle. Panthère et moi échangeons un regard qui veut tout dire dans la pénombre, lorsqu’elle reprendra ma queue en bouche alors que la travaille par-derrière son mari.

Épuisés, nous nous coucherons à trois dans le lit. Ceci n’est pas une histoire érotique alors me dirai-je, tandis que ronfle le mari de Panthère et qu’elle ronronne entre nous. Je resterai seul à voir le ciel s’éclaircir et le jour poindre, seul et repu, à penser que ceci sont nos vies, celle de ma tribu.

Nous sommes Le Bestiaire.

-Le Bestiaire

boobs

 

 

 

 

 

1 Comment

  1. Saturne
    January 21, 2016

    Magnifique!

    Reply

Leave a Reply