Illustration de Blanche Louis-Michaud

Illustration de Blanche Louis-Michaud

 

Je n’ai pas toujours été Loup. J’ai eu ma première relation sexuelle quelques semaines avant mes 18 ans. Elle s’appelait Geneviève, avait un style emo-gothique, écoutait du Good Charlotte et du Marylin Manson. Elle a pris les commandes alors que j’étais nerveux comme un gamin. Elle est montée sur moi dans mon petit lit ridicule avec mon couvre-lit d’été, des draps à motifs de crayons à colorier. Mon ami Benoît m’avait dit que ça se passerait vite, que ce n’est jamais génial la première fois, qu’on éjacule comme on éternue et puis c’est fini. Ce n’est pas arrivé. Je n’ai simplement pas joui. Trop nerveux. Elle se faisait du mauvais sang avec ça, se replaçait ses cheveux rouges, haletante à l’effort, hésitait entre la colère et la déception. Elle avait plus d’expérience sexuelle que moi et n’était pas habituée à ça, elle perdait ses repères. Je me rappelle la première fois où j’ai eu un orgasme avec elle. À l’époque, je suivais encore à garde partagée et j’étais chez mon père. Sur mon trop grand lit aux draps bleu marin, elle se laissait prendre par-derrière, et moi je focussais que sur mes mains sur ses hanches, les tirant à moi comme un forcené, le bruit de ses fesses, le claquement de la peau. Je me suis écroulé sur elle après. Je ne comprenais rien à mon corps et encore moins au sien. C’était arrivé, c’est tout.

Après 4 mois, déjà, c’était fini. Trop solitaire, pas assez engagé, j’avais laissé tomber l’affaire en la laissant, larmoyante, dans la voiture d’un ami.

Après, ça a été le calme relativement plat. Je me confortais dans la pornographie de plus en plus crue et indécente. Dès que j’étais avec une fille, je redevenais nerveux, comme dans les premiers temps avec Geneviève. Incapable d’atteindre l’orgasme les deux ou trois premières fois, j’avais besoin d’apprivoiser l’autre un bon bout de temps avant de pouvoir me laisser aller. Étrange méthode, plusieurs ont été frustrées de la chose. Nerveux. Toujours nerveux. Craintif, hanté par la performance, inavouable objectif des uns comme des unes. Avec la pornographie comme partenaire silencieuse qui rythmait sa cadence sur mes échecs en devenant de plus en plus cette maîtresse tentaculaire qu’elle peut être, quand on en vient à se dire : à quoi bon essayer, je n’ai qu’à rentrer à la maison et me masturber.

Je ne pensais jamais m’en sortir. De toute façon, ça valait bien une sexualité comme une autre. Je croyais que dans la jungle urbaine, on se retrouve si rarement face à quelqu’un de vraiment ouvert, d’accueillant et d’honnête qu’un mensonge en valait bien un autre.

J’ai bien rencontré Lynx, la toute petite Lynx, le plus perspicace prédateur de sa taille. Elle, la première, sut me montrer ce que le plaisir au lit pouvait être. Mais, et elle même le sait et me le pardonnera en me lisant, si c’est Lynx qui ouvrit la porte, c’est Louve qui y entra.

Une grande auburn à la poitrine généreuse, avec des lèvres charnues que tu peux mordre, véritablement mordre, et avoir de quoi sous les dents. Un piercing dans la langue, un anneau sur le bord de la bouche. De la peau blanche, blanche comme de la neige sur un fleuve gelé, comme l’écume des vagues d’une mer en furie, comme la cocaïne qui traverse les lignes avant d’en devenir. Des seins dans la main à te demander à quoi servent tes mains si ce n’est pas à ça, là, à pétrir d’la chair dans la pénombre. Des hanches larges, bien démarquées, te dire que c’est la que ça commence, le plaisir, et que c’est là que tu dois t’agripper, païen, parce que la route est longue pis les chemins cahoteux en christ à la vitesse qu’on roule. Toutes mes premières fois, c’est à elle que je les dois, même quand elle n’est pas là. C’est sa légende que je chasse, c’est son cri que je guette.

Louve, c’est comme la mort pour un agonique: tu la crains autant qu’tu la souhaites, pis avant de te faire une idée, on a choisi pour toi. Mais ce moment où c’est le vingt-cinq cennes en train d’virer dans les airs après qu’t’aies choisi pile ou face, c’est Louve. Y’a pas moyen d’avoir de contrôle sur Louve et j’en perdais le contrôle sur moi de vouloir être là si jamais elle allumait qu’elle voulait baiser, au sortir de ses hésitations, de ses changements de direction.

J’explique.

Les gens n’ont pas tous le même rapport au sexe, mais la plupart des gens ont des préférences et, dans ces préférences, des affinités particulières pour certains corps, certaines pratiques, de certains moments. Premio, c’est jamais bien défini, parce que le spectre de ce que quelqu’un connaît de sa sexualité est très restreint, il faut donc être curieux un peu de soi, de ce qui existe, de ce qui peut se faire avec notre gréement. De là, deuxio, dans cette échelle du plaisir potentiel, on est capable de placer hiérarchiquement et selon cet ultime inatteignable (et parfois inavouable), toutes les expériences sexuelles, tous les écarts, tous les dérapages. Tous ne sont pas aussi sensibles au sexe ni aussi influencés par la chose et, donc, pas sujets au point particulier que j’appellerai le point « Waterloo ». Dans l’échelle de la recherche sexuelle, il peut advenir un point où le plaisir est si bon qu’il dérègle nos fonctions neurologiques, qu’on perd la carte, qu’on fera n’importe quoi pour ravoir le rush, un peu comme l’odomètre tombe dans le rouge passé 190 : le char va tenir la route, mais c’est dangereux à partir de là. Tu te retrouves à faire des écarts de conduite, à changer ton comportement, à toujours traîner avec la personne (si c’est une personne et non une pratique, ton « point Waterloo ») et ça va jusqu’à causer la perte des réflexes de sauvegarde de soi. C’est le point « Waterloo »; la bataille qui défait l’Empire.

C’est comme la varicelle : tu es mieux de l’attraper jeune est d’être inoculé parce que plus vieux, tu n’as plus la combativité de t’en remettre. Des histoires de Waterloo, ça pullule partout. Des histoires de familles qui commencent par « depuis qu’il a rencontré Christine, sa blonde folle, il est pu pareil. Il a essayé de voler l’héritage de sa mère pour partir dans le sud avec… » ou bien « Stéphanie est tout le temps sur le party depuis qu’elle a rencontré Marc; elle a perdu quinze livres pis je pense qu’elle fait de la drogue toutes les fins de semaine… » Après, ça dépend des gens : l’amour peut faire la même chose et parfois, on confond les deux. Mais le phénomène existe. Chez certains, c’est l’amour, d’autres c’est le sexe : à chacun son Waterloo. Après ton premier, tu peux en frapper d’autres, mais ta connaissance du « point Waterloo » te permet de ne pas rester pris là trop longtemps, pis de pas voler l’héritage familial parce que tu veux encore te faire sucer par Christine ou baiser par Marc, parce que c’est juste fou, ça s’explique pas, je m’appartiens plus, je te dis…

Louve, c’est mon Waterloo pis je suis ben content de l’avoir rencontré à 20 ans pis que ça ne soit pas le genre à vouloir que je vole l’héritage familial parce que j’aurais dépouillé père et mère pour une autre nuit.

Retracer cette histoire demande un travaille d’historien dont je suis incapable. Je me rappelle qu’elle se trace en quelques moments clef, à la veille de son voyage dans l’Ouest, à son retour de la Californie, entre ses déménagements et les miens, mais l’emprise sur moi se dessine dans la nuit, quand le téléphone me réveille à quatre heures, à la fin de son quart de bar, saoule, et que, balbutiante, elle demande si y’a de la place sur le divan pour elle.

Y’a toujours de la place sur le divan pis elle y dort jamais.

Elle vient foutre son odeur partout dans mes draps, son haleine de clope et de bière, enivrante, partout dans ma chambre, qu’à côté d’elle, arythmique, j’hésite, je sais pas ce qu’elle veut, parce qu’il y a de ça, le vingt-cinq cennes spinne, on sait pas de quel côté il va tomber : elle me veut où elle me veut pas?

Une des fois les plus claires, les plus évidentes de notre animalité s’est passée en plein hiver. Elle était de retour d’un autre voyage, un autre road-trip. Je l’hébergeais sur le divan pendant qu’elle se refaisait un compte en banque. J’étais dans une soirée avec les gens de mon bacc. J’avais bu pas mal, je zieutais les filles du programme, surtout celle qui deviendrait Biche. Je savais que Louve était chez moi et qu’elle buvait, seule. Elle me textait. Rien d’obscène, elle ne me disait jamais rien qui faisait une brèche, elle faisait juste être là, présence oppressante dans l’arrière-boutique de ma soirée, me rappelant, que peu importe à qui je parlais ce soir-là, c’est avec elle que je voulais passer la nuit, mais pas elle. Bien des fois avant, couché à ses côtés, mes avances n’avaient rien donné. Je rentrerais avec le dernier métro, saoul, pour m’allonger dans ma chambre et qu’elle resterait sur mon ordi à écouter de la musique pendant que je dériverais dans un sommeil dérangé et stérile.

Elle m’appela pour me dire qu’elle n’allait pas bien, qu’elle voulait me voir, qu’elle était saoule et triste. Je rentre toujours dans ces cas-là : j’aime Louve, c’est ma meilleure amie et je tiens à elle, mais c’est aussi la meilleure baise de tous les temps. C’est cette double personnalité qui rend mon rapport à Louve problématique quand je vais la voir, éméché et allumé.

Je débarre la porte de l’appartement et j’y descends d’un pas syncopé de soûlon. Je la vois assise à l’ordi, de profil, portant un chandail noir à poitrine en dentelle. Saoule elle aussi, elle s’était descendue des cannettes toute seule en écoutant de la musique qui lui rappelait l’été et les plages en plein hiver de janvier. Elle pivota sur ma chaise, la tête lourde et penchée, la mâchoire molle et les lèvres entrouvertes avec son regard mi-clos de fin de soirée. Je ne me rappelle d’aucun mot échangé, mais il y en eut. Mes souvenirs exacts commencent quand, plus téméraire que d’habitude, j’ai décidé de l’embrasser, et ses mains, tout de suite, qui cherchent ma ceinture, ma braguette, ma queue. Elle était encore assise quand elle s’enfonça ma queue dans la bouche jusqu’à ce que son nez touche mon ventre, me tirant à elle avec ses mains sur mes poches arrière de jeans. La langue légèrement sortie sur mes couilles en continuant sa motion, elle tirait fort, voulant s’étouffer, avoir mal, geindre, avec de la bave qui salissait la dentelle de son chandail en longs filets translucides. Les yeux exorbités, je la regardais faire, toutes lumières allumées dans mon appartement, avant de relever ses cheveux sur sa nuque, presser sa tête pour la forcer à descendre de la chaise, se mettre à genoux, et d’augmenter la cadence, la violence. Je me retirais pour qu’elle respire, mais c’est de son propre mouvement qu’elle recommençait. Quelque chose d’accumulé parlait dans ma tête, quelque chose qui s’apparentait à, et j’ai peur de l’avouer, de la colère; pas contre Louve, mais une expression dont Louve serait un catalyseur. Je la jetai contre le divan et, dans détacher ses pantalons, je le baissai pour rentrer en elle, plein de bave. Contrainte par ses vêtements et par mon poids, elle était en furie, essayait de me griffer, de me frapper. D’une main que j’avançai jusqu’à sa gorge, je serrai fort. Elle se calmait alors, étouffée, virant au rouge, puis au rose, puis au mauve. Au mauve, j’enlève la main, et elle me refrappe, plus fort, le poing fermé, sur le torse, en me regardant dans les yeux.

Ça fait rien du tout se faire frapper quand on baise.

Après un soubresaut particulièrement fort, elle se dégage pour enlever ses pantalons et son chandail pendant que je reprends mon souffle. Elle se dirige vers ma chambre où je la suis. Elle se met à genoux et me suce avant de se jeter sur le lit, pleine de bave. Je rentre en elle de tout mon poids à chaque coup. J’entaille le plancher avec les pattes de mon lit. Je ne me comprends plus de tant de rage et je découvre Louve en même temps. Le lit déchiré en deux par la lumière de la porte restée ouverte devint le lieu de mon baptême. Je devins Loup à ces paroles de Louve, dites à voix étranglée de ma main :

« Frappe-moi ».

J’ai compris instantanément. Je crinquai ma main loin derrière mon épaule et, d’un geste descendant, rapide et fort, imprimai mes doigts sur sa joue.

Le lendemain, Louve m’avoua que c’est le son de la gifle plus que la douleur qui était lui était le resté en tête. Si la main à la gorge calme Louve, c’est la gifle qui la ramène à elle, dans une danse sensuelle qui m’apparût ce soir-là quand, dans sa violence à elle, elle réussit à se hisser sur moi.

Après avoir joui, elle est partie. J’essayai de la retenir, mais il n’y avait rien à faire. Elle était partie dans la neige pour ne revenir qu’au matin, consolider nos aveux et nos peurs de la nuit passée à s’aimer en se détestant.

Mon Waterloo…

***

Voilà Louve. Elle rôde en périphérie de vos villages, de vos troupeaux. Peut-être faut-il s’en méfier, mais peut-être simplement une chienne sauvage qui, dans la tempête, apparaît pour ce qu’elle n’est pas. Mais alors, aux aurores, pourquoi ce sang dans la neige, ce goût de fer dans la bouche?

-Le Bestiaire

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