Illustration de Marianne Dubé

Illustration de Marianne Dubé

Dehors, la T.V. griche depuis au moins une heure, pis moi avec. Ça fait juste 5 minutes que j’t’attends, pis j’redoute déjà le moment où ça va en faire 30…
Tu m’as donné rendez-vous ici parce que c’est ici qu’on venait déjeuner. D’y repenser ça m’fait capoter. Ça me rappelle à quel point j’t’ai aimé, que j’t’ai haïs, et ça m’fait peur. J’me fais peur. J’ai peur de m’souvenir du plaisir qu’on avait à étirer nos dimanches matins dans le lit, nue, à faire l’amour par intermittence, à souler nos désirs amoureux dans le sexe sordide, à se sentir, à goûter notre sueur.

J’imagine le moment où j’vais t’voir tourner le coin au ralentit avec tes cheveux qui bougent au vent comme des méduses qui s’envolent. Ton p’tit sourire en coin gêné qui désire du bout des lèvres. Tes p’tites fesses bombées qui épousent parfaitement la forme de ton dos et qui s’perdent le long d’tes jambes. Tes yeux en amandes qu’ont pas besoin d’artifices pour séduire. Tes p’tits seins qui…

-Allo.

Fuck.
T’es pas passé par où que j’pensais pis là t’es rendu à côté d’moi pis tu me r’gardes avec tes grosses lunettes pis ton nez qui coulent, ta grosse suit d’hiver pis ton chapeau d’pouel… ça fuck mes plans. J’avais prévu d’faire semblant de pas t’avoir vu pis en t’voyant j’aurais pu faire comme si j’étais surpris de te voir, comme si on s’était pas vraiment donné un rendez-vous v’là une semaine. Ça m’aurait donné l’avantage du surpris…
En y réfléchissant comme du monde, tu m’as surpris pas mal plus que j’aurais voulu me surprendre moi- même. Mon vrai état de surprise est vraiment plus poche que mon jeu d’surpris… Tk j’devrais peut-être dire que’que chose…

-Salut.

On rentre à l’intérieur pis on se met en fil derrière les deux autres clients. J’te regarde. Tu regardes droit devant avec pendu à tes lèvres quelque chose qui pourrait être le début d’un visage amer ou la fin d’un sourire. Tu sais que j’te regarde. On s’dit rien.

-C’est pour deux?

On enlève nos manteaux pis tu t’assoies. En accrochant mes vêtements, j’vois la pile de journaux à l’entrée pis j’hésite à aller en prendre un. Juste au cas…

Peut-être pas.

Y’a un petit malaise de 30 secondes le temps qu’on s’habitue à la nouvelle situation pis que j’repère les sorties de secours. J’souffle dans mes mains pour faire semblant d’les réchauffer. Sont même pas froides, c’est juste une façon de t’dire que j’pas prêt à commencer notre conversation.

-Ça fait longtemps…

C’est quand la dernière fois qu’on s’est vu donc? Hmm… Laisse-moi y penser…
Ha oui, ça me r’vient! T’étais chez moi. Tu pleurais. J’pleurais aussi. J’tai dit de partir, tu m’as dit d’aller chier. J’ai rien dit, pis t’es parti. Yéé!

Sentiment partagé.
Maintenant qu’t’as p’us ton manteau d’hiver, ton cass’ pis ta morve, j’ai l’angoisse qui r’monte. T’es encore plus belle qu’avant.
La neige a laissé la pointe de tes ch’veux humides et le froid t’a rougit les pommettes. T’as cet allure qu’on les femmes après le sexe. Ton gilet ample gris et tes jeans de bum, un pied sur ton siège, le genou au menton, t’as l’attitude qu’il faut pour soutenir un tel look décontracté dans un des restos les plus fréquenté de Montréal.
Ça y’est; ça m’allume.

Sans trop faire attention (ouais, mon cul!), sans même t’en rendre compte (me semble…), tu tournes les pages du menu en te mordillant la lèvre inférieur et avec ton autre main, tu te masse le cou…

-Vous êtes prêt à commander?
La serveuse te parle.
-Ouais moi j’vais prendre 2 œufs tournés saucisses pain blanc avec un café pis un verre d’eau. Toi?

Hee… hein? Ha dans l’menu? Heee…. Attends un ti peu… j’ai pas checké… fuck. -La même chose.

Silence. C’t’une pro. La serveuse repart avec nos menus. Tu la regarde partir. Moi j’te regarde regarder la serveuse qui part…
Voyons!

Ça fait 8 mois qu’on s’est laissé. C’est la première fois que j’te revois depuis. J’ai rien à t’dire. Ou plutôt j’aimerais toute te dire, mais quand j’essaie y’a rien qui sort. Comme si toutes mes émotions restaient prises dans le cadre d’la porte.

Tu te retournes vers moi. En bougeant ton corps, ton pied touche mon tibia. J’réagis nerveusement en retirant mon pied.

-S’cuse.

J’ai le cœur qui bat, qui s’débat. J’sais pas si ça parait en d’sous d’ma chemise.
Sûrement que tu lvois. J’sais pas si tu ressens la même chose que moi en c’moment. En tout cas, tu caches bien ça. J’ai tellement soif, j’callerais mon verre d’eau, mais j’ai trop peur que ma main tremble en le prenant…

Si quelqu’un me r’garde en c’moment, il doit trouver que j’me tortille pas mal sur ma chaise. Comment ça tu m’fais c’t’effet là? Ch’tu vraiment en train de fantasmer sur toi ou bien j’suis pris sur une image de toi qui est resté fragmentée au fond d’mon cerveau, comme une peinture à numéro.

-Ça va?

J’suis-tu obligé d’répondre? Au moment où j’allais t’dire n’importe quoi, dans ma tête y’a l’image de que’que chose que ça faisait longtemps auquel j’avais pas pensé : ton sexe.
Propre, y’a une odeur de propre, en tk de vêtement propre. Rasé, mais pas d’une façon vulgaire. Y’en reste assez pour s’imaginer c’quia derrière. Y’est pas pareille comme celui qu’on voit sur internet, épilé, peinturé, shinné… mais y’est pas non plus comme dans les livres de biologie. Je l’aimais parce qu’y’est toujours humide. Comme si t’étais jamais en état de non-excitation. C’tait bon toi pis moi.

Ça y’est, j’ai un semi-croquant… -Ça va tu?
Heee….
-J’vais aller aux toilettes.

J’me lève en espérant que ma demi-bande se fasse passer pour un faux pli. J’passe au travers des tables comme si j’avais vraiment envie de pisser et je fonce directement dans la petite salle de bain du restaurant. Je ferme et je barre.

J’tai laissé tu seul là-bas pour m’enfermer ici d’dans sans aucunes raisons apparentes, pis là je l’sais pu quoi faire. Pourquoi j’ai accepté ta fucking osti d’invitation donc? On reste assis un devant l’autre à rien s’dire pis à s’imaginer qui va se passer que’qu’chose de grandiose… Si j’tai laissé, c’est qu’ça fonctionnait p’us. De s’imaginer qu’ça pourrait revenir comme c’était, c’est complètement absurde…

TOC TOC TOC -Y’a quelqu’un!

J’comprends à c’t’heure pourquoi t’as appelé c’t’endroit là un terrain neutre… Là j’men va retourner à table pis j’va prendre mes affaires pis j’va câlicer mon camp… J’te dois pu rien de toute manière! J’ai pas de compte à rendre! J’pourrais en fait te dire que j’men va voir ma maîtresse, comme ça j’srais certain que tu ne m’rappellerais p’us pour ce genre de p’tit ‘get together’ comme t’aime bin les nommer…

TOC TOC TOC

-Oui s’ra pas long! Fatiguant…

Bin voyon. J’capote bin raide! T’as juste envie de m’revoir parce que tu t’ennuies pis moi avec. J’suis content d’te r’voir pis c’est bin correct. J’m’en va manger mes 2 œufs, mes saucisses, mon p’tit pain blanc, j’va boire mon p’tit café pis mon p’tit verre d’eau, j’va payer la p’tite facture pour nous deux comme un grand gentleman pis j’men va sacrer mon camp chez nous pour aller m’crosser! C’est simple, c’est pas la fin du monde… toute va bin aller…

TOC TOC TOC

-Bin oui sacram…
En ouvrant la porte, j’te vois. T’es là devant moi pendant une fraction de seconde pis juste le temps que ça prend pour que t’es yeux pose la question à mes yeux t’es aussitôt rentré pis tu barres la porte.

-Hee.. j’sais pas si c’est une bonne idée tsé après c’qui…

Tu t’approches dangereusement de moi pis sans prévenir tu mets ta main dans mes culottes.

Mon talon d’Achille.

Ta bouche contre la mienne, j’me souvenais pu c’que ça goûtait… l’oxygène?
Tes lèvres sont douces comme la guimauve qui’a pas encore été piqué sur un bâton.

T’as pas de parfum. T’en a jamais eu. Tu sens un mélange de lavande pis de pâté chinois.
Hmm…
J’t’embrasse le coup, j’le modrille. J’sais que t’aime pas ça mais j’le fais pareille. J’remonte jusqu’à ton oreille pis j’peux pas m’empêcher d’expirer un p’tit souffle d’extase… J’caresse tes fesses par-dessus ton jeans, pis éventuellement par-dessous… Sont douces. En passant par ton dos, j’remonte à tes seins. Même technique; par-dessus pis par-dessous… Je les pince un peu pour me rappeler sont où les limites… Ha oui, ça m’reviens : Y’en a pas…
J’rentre ma langue dans ta bouche. En chemin, j’fais une pause sur tes lèvres.
T’en peux p’us. Tu m’repousse.
Y’a ce moment où on s’regarde les deux comme si nos cerveaux loadaient tout c’qui est en train de s’produire. Comment dealer avec tous ces gestes et ces émotions contradictoires…
Nous autres on l’sait.
En moins de deux j’descends mes culottes pis toi t’enlèves ton haut. M’semblait aussi qu’t’avais pas d’brassières…
Tu baisses ta culottes jusqu’aux g’noux pis tu t’accotes sur le comptoir. Ça en prend pas plus.
Pendant une seconde, ou une heure, le temps s’arrête. J’suis dans toi, à nouveau, pis c’est bon.
J’suis dans une toilette de restaurant. J’fais l’amour. Avec mon ex.
J’fais l’amour avec mon ex dans une toilette de restaurant, pis veux/veux pas, y’a un p’tit thrill qui en ressort. Je stress un peu que quelqu’un cogne parce qu’on fait trop de bruit, parce qu’entre temps nos plats sont arrivé pis la serveuse nous cherche, parce que y’a un line up de monde qui attendent pour venir dans la seule toilette mixe du restaurant, parce que parce que parce que….

-Viens!
Toi aussi tu stress, c’pas ton genre…
J’redouble d’ardeur. J’touche tes seins, pis de l’autre main ton clitoris. Multi-task. T’en peux pu, ça tombe bin, moi non plus.

J’viens. Toi avec.

Pis Pu Rien.

L’orgasme est passée, pis moi j’suis dans une toilette de restaurant avec mon ex, les culottes à terre, les deux œufs au frette (su not’ table j’veux dire), pis j’essaie de comprendre comment j’ai pu en arriver là.

Tu remontes tes culottes, tu r’mets ton chandail, t’ouvres la porte pis avant d’sortir tu m’jette un dernier regard. J’comprends pas c’que t’essaies d’me dire.
« Merci? De rien? Je t’aime? J’t’haïs? On aurait pas dû! C’tait bon hen? »
Tu r’fermes la porte. J’suis tu seul dans une toilette de restaurant, les culottes à terre…

200 000 ans d’évolution pour en arriver là.
J’ai jamais eu l’impression que c’tait une bonne idée de recoucher avec son ex. Maintenant je l’sais; Ma recherche sur le terrain est complétée. J’peux maintenant remplir un rapport exhaustif. J’me sens comme Darwin sur le Beagle. J’ai tellement hâte d’annoncer la bonne nouvelle à tous mes chums! « Les gars! Le rapport est concluant : Coucher avec son ex, c’est d’la marde! On est libre maintenant que nous savons! »

« Tu capotes! »

Peu importe. J’remonte mes culottes, pis j’flush la toilette (alibi béton). J’ouvre la porte. Personne. Ni vu, ni connu; j’t’embrouille.
J’reviens à notre table. J’savais pas si t’allais être partie.
Bin non t’es encore là.

Avant de m’asseoir, j’observe la scène. Tu lis l’journal comme si de rien était en mangeant ta tranche de pain frette. Pas besoin d’faire semblant, je l’sais qu’t’haïs ça lire le journal…
J’m’assois.
J’regarde autour : On dirait que tout l’monde le sait c’qu’on vient d’faire dans les toilettes…

Moi, assis devant mon assiette frette, j’ai encore rien touché. J’me sens épais pis en même temps libre. J’fixe le vide comme si je sortais de la sacristie avec le Père Touchette…
Tu me r’gardes du coin de l’œil. Ton air ambigüe de tantôt s’est transformé en sourire en coin.
-C’est bon, hein?

-…
Tu l’sais qu’j’haïs ça des œufs/saucisses…

-Gulliver du Lombriquet

Gullivert du Lombriquet

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