Karina Dupuis

Karina Dupuis

Août, nuit. Dehors la pluie tombe dans les rues du mercredi. Il a fait chaud toute la semaine, un truc à vous affaisser tout le corps et l’esprit. J’enfile mes vêtements d’espionne et mes souliers un peu moches de joggeuse frénétique. Dehors je vais m’effacer dans toute cette pluie pour devenir peut-être une autre personne.

Hier, j’ai fait un rêve étrange.

Je sors. Les lampadaires crachent jaune le vent froid me prend les épaules les secoue bang bang frissonne petite du haut de ton balcon mouillé. Je suis incroyablement seule avec mes deux jambes.

Dans ce rêve, tout était si rapide autour de moi. D’abord, nous étions deux, puis tous les multiples de deux et ensuite, nombre indéterminé.

Je descend les escaliers ça glisse dans mon corps une force étrange que je veux évincer le plus rapidement possible. Toute la semaine trop de force étrange dans cette ville de fourmis collantes. Vite courir, et alors chaque pas s’écrasera dans le béton et chaque impulsion crèvera. Vite courir pour devenir la plus simple petite chose qui puisse exister et que tout devienne limpide.

Tu avais les seins nus la première. Je te regardais, au milieu. Puis, tout s’est mis à tourner.

Ça y est, il pleut déjà plus fort. Je m’élance après le dernier parcomètre à droite. C’est magnifique c’est magnifique c’est magnifique. Vide-toi ciel. Dalles de trottoir qui défilent arbustes dégoulinants voiture voiture voiture et puis rien, borne fontaine, et puis voiture voiture voiture porte porte intersection. Personne. J’hésite et puis tout recommence portes balcons voitures jusqu’au parc là-bas qui est maintenant juste devant moi.

Mes seins pressés contre les tiens nos cheveux longs mélangés qui se nouent. Deux et puis tous ces hommes.

Nuit noire. Dans le parc, j’assume, il n’y aura personne. J’ai un peu peur mais j’aime trop la pluie pour ne pas continuer. Gravelle bosquet arbre fontaine arbre puis gravelle encore très longtemps, je m’y perds alors que ça crisse interminablement.

Ta langue autour de la mienne dans une douceur insoutenable. Nos ventres lisses et moites qui se frottent. Puis trop de mains pour couvrir la surface de nos corps.

Je sors du petit sous-bois, j’attaque la grande boucle au milieu des terrains de jeux. Tout à coup le ciel s’illumine en entier, c’est un éclair je crois mais il n’y a pas eu de son. Lorsque le ciel redevient noir et gris, je les vois au loin.

Le terrain de soccer.

Gravelle longue interminable sinueuse et puis deux pieds dans des petits souliers défoncés par la boue. Avant que j’aie le temps de réagir cette main qui m’agrippe par dessus le short humide juste au dessus du nombril.

“Je ne te connais pas, mais pourquoi es-tu seule dans ce parc après minuit?”

Ta bouche sur la mienne ton visage mouillé tu sens la sueur de femme alors que sur le terrain faux vert maintenant très proche tout bouge. Tu cours toi aussi parce que c’est trop. Tu me plaques dans le haut grillage qui entoure le terrain ça résonne ça vibre ma joue s’imprime de losanges en broche de métal. Brusquement l’excitation se mêle à ma sueur tout bas.

Je regarde au travers ce terrain de soccer. Ma surprise d’y voir soudainement ce qui semble être une colonie de nudistes sportifs. Tous ces hommes dans leur plus simple appareil qui frappent

dans des ballons ou zigzaguent selon des schémas prédéterminés. C’est athlétique. Nous, trop habillées, nous transformons en mimes et acrobates alors que nous décidons d’ouvrir cette grille.

Nos vêtement maintenant remontés en toques gracieuses sur nos têtes nous nous enfonçons dans cette marée humaine presque olympique. Autour de nous, les ballons dévient magiquement de leur trajectoire pour se fracasser les uns contre les autres comme des bombes folles. Nous sommes deux reines et nous nous tenons main dans la main, et nos doigts entrelacés sentent déjà ce sexe duquel nous sommes faites.

Alors que nous avançons le terrain semble se déployer toujours plus loin et les hommes se multiplier. Leur chair nous assaille ils nous caressent ils nous lèchent au passage à chaque instant. Nous nous sentons dans une grande fête grecque il a plusieurs miliers d’années car la pluie s’est étrangement transformée en vin.

La marée de corps se referme contre nous c’est un peu étouffant mais en même temps c’est chaud c’est moite c’est un odorama incroyable. Nous nous connaissons maintenant depuis les temps antiques et nous savons exactement comment nos doigts doivent bouger pour que nos caresses produisent l’extase. Tous ces hommes autour de nous et pourtant nous demeurons l’épicentre, soudées l’une à l’autre avec délicatesse et violence. Nous jouissons debout tenant à peine sur nos jambes, puis tous les magnifiques membres de ce camp nocturne nous prennent comme une seule personne et nous transportent pour un long voyage d’amour.

Nous faisons nous faisons nous refaisons juste nous deux transportées par eux.
C’est un autre déambulatoire que la course à pied. Nous voguons de bras en bras dans un gémissement aussi discontinu que la gravelle du sentier du parc. Nous sommes le seul et précieux ballon d’entraînement qu’il ne faut pas échapper. Vous êtes beaux

mais nous vous regardons à peine car nous ne nous quittons pas des yeux. Nous faisons l’amour nous faisons l’amour nous faisons l’amour et nous tremblons.

La foudre à nouveau.

Tu étais nue, puis plus. Tes seins les seuls à avoir rempli mes mains tes cheveux les premiers à s’enrouler autour de mon visage. Tu t’es redressée brusquement tu as pigé ton soutien- gorge sport au milieu de toutes ces mains puis tu l’as enfilé. Tu as remis ton short et tes souliers sales, laissant le reste ici dans le camp nudiste clandestin. Tu es repartie à la course et j’ai vu ton petit corps dangereux s’enfoncer dans l’obscurité.

Il a cessé de pleuvoir du vin, maintenant c’était des ballons qui tombaient, certains dans mon visage certains pas. Tous ces hommes les agrippant farouchement courant comme des fous de part et d’autre du terrain synthétique. Moi au milieu dans ce grotesque peplum. Tout autour tout bouge et moi au milieu pas. Mes souliers égarés jetés dans l’univers. Toi avec toi moi pas. Au milieu de tout ce fouillis je vois voler un grand chandail xl qu’un ballon aura endossé dans sa trajectoire. J’y cours sans trop me faire piétiner et je l’emporte avec moi pour couvrir mon corps épuisé.

Pieds nus je traverse le parc et puis tout le reste jusqu’au balcon glacé. Ma tête lourde mes mains molles et puis toi et puis toi et puis toi. La pluie, elle est visible, moi pas.

– Une Femme Respectable

Une Femme Respectable

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