Un illustration d'Amelie Roy

Un illustration d’Amelie Roy

-Du quoi?

-Du Tofu soyeux…

-On a pas ça icitte.

-Hein? Bin là, y’en a d’habitude!

-Bin j’n’ai jamais vu.

-Bin oui! Y’est placé là normalement! À côté du pas soyeux!

-Écoutes, ça fait un mois et demi que j’travaille icitte. Si on n’arait, je l’sarait!

-…

Le placeux de cochonnerie termine sa presque-phrase et avec son air figé de fin-finaud, se retourne vers le frigidaire et continue plus ou moins ce qu’il faisait avant que je le dérange. Je le fixe pour lui démontrer ma non-complaisance, mais finis tout de même par partir avec un bloc de tofu non-soyeux.

“Les boucles de mes souliers forment des coeurs et ça me rend triste d’y faire chaque fois un noeud.

 

Ce matin, juste avant de quitter, j’ai enfilé mes souliers. En voulant les attacher, j’ai mis le pied gauche sur le lacet de droite et il s’est cassé. J’me suis souvenu qu’on était plus ensemble… “

C’est devant les yeux de cette parfaite étrangère, beaucoup plus hippie que ses photos Tinder pouvait le laisser croire, que j’essaie de faire du tofu soyeux avec du tofu dur, un peu de lait et un malaxeur.

-T’es certain que…

-Bien sûr!

-Cuisines-tu souvent végé..?

-Fais-moi confiance!

-Non, c’pas que j’te…

-Sérieux, j’sais c’que j’fais!

Évidemment je n’en ai aucune idée.

En fait, non. Je sais très bien c’que je suis en train d’faire: Je compromets ma “date” avec cette fille-là. La raison exacte m’échappe, mais pourtant lorsque j’appuie sur le bouton “Liquify” du malaxeur, je sais pertinemment que ça ne fonctionnera pas.

“Vrrrrbbbrrrrzgrrrhhhhhh!!!!”

“OFF”

Je fixe la mixture tout granuleuse, grumeleuse, qui ressemble beaucoup plus à du vomit de bambin qu’à un tofu soyeux que l’on dirait “traditionnel”…

Elle brise le silence:

-C’est pas grave t’sais même si la texture diffère un peu..

Moi, avec mon air des plus convaincant:

-C’est exactement la texture que j’avais en tête!

“J’me suis inscrit à Tinder, dans le même esprit qu’un enfant cherchant son chien aurait affiché des photos de ce dernier sur les poteaux électriques. En plein désespoir de cause, je te cherchais, toi. Ou du moins la confirmation de toi. Que toi aussi, à mon plus grand regret, tu étais passé à autre chose. Au paradis des chiens…”

Cette fille est super en fait. Les yeux pétillants, de grands cheveux blonds, le sourire collé aux lèvres, avec un corps de végétarienne habillé par plusieurs bouts de tissus en coton équitable contenant au moins 12% de chanvre.

C’est moi qui fais le con. J’fais n’importe quoi. Comme si j’avais peur que ça fonctionne, pour prouver à mon inconscient que j’ai raison…

De temps à autre, je lâche des phrases incontrôlées, des mots pointus et durs à l’égard de quelqu’un ou de quelque chose qu’elle affectionne. Je fais le malin, sans y prendre plaisir, sans le vouloir.

Et dès que c’est dit, j’ai envie de me donner une claque.

Mais j’le fais pas… Ce serait trop étrange.

Lorsque le temps de partir est venu, je la raccompagne jusqu’à la porte. J’ai le sentiment d’avoir perdu ma soirée malgré le fait qu’elle fut très agréable. C’est un peu ça l’effet Tinder… Elle aussi devait avoir eu ce sentiment parce que juste avant de se pencher pour enfiler ses bottes, elle se jette sur moi en m’agrippant la tête et se met à m’embrasser violemment.

Elle a un goût de thé des bois et ses cheveux sentent l’eucalyptus. (Oui, bon, je sais… c’est cliché me direz-vous, mais au moins je n’ai pas dis le mot patchouli (même si j’aurais pu…))

Je ne sais pas comment réagir. Elle m’embrasse la face comme une acharnée et je reçois son embrassage sans grande passion. À un certain moment, j’en deviens tellement mal à l’aise que je décide de l’embrasser en retour. Doucement, comme le font les amants qui se laissent et qui baisent ensemble, pour une dernière fois.

 

“En attendant, j’suis à la recherche de c’qui m’manque, mais j’trouve juste c’que j’ai pas besoin.”

Aux dernières nouvelles, on est à poil dans mon lit. Littéralement. Bon moi ça va de soit, mais elle aussi a beaucoup de poils. Pas que ce genre d’option me dérange. C’est juste que parfois… Ça surprend.

Encore une fois sans grand intérêt, j’étire le temps en faisant passer le tout pour des préliminaires. Comment peut-on se retrouver dans une telle situation et l’accepter? J’pourrais lui dire que j’en ai pas envie, que j’me sens comme une marde, que ça ne m’intéresse tout simplement pas… Au lieu de ça, j’embrasse ses bras, son ventre, son cou, ses cuisses, bref tous les endroits un peu poche. Je crois qu’il y a ici une des réponses à la grande question entourant la différence entre les hommes et les femmes.  

Après un certain temps, elle saisit ma tête de ses mains et la plonge entre ses deux cuisses. Mes choix se restreignent…

Aux premiers abords, je cru à du chou chinois. Avec du recul, force est de constater qu’il s’agit bel et bien de bok choy. Son vagin sentait le bok choy…

Je sais que dit comme ça, ça peut paraitre dégoutant. Mais il n’en est rien de tel. C’est un arôme cru et amer, aigre et doux, qui ne sent ni bon, ni mauvais.

Alors je m’élance.

J’embrasse son sexe. Je le lèche, le bécote, le caresse, le titille, le chatouille, le flatte, le frotte, le palpe, le mange, le délecte, le savoure, le remue, le torture, le pénètre, le tourne, le retourne et recommence, doucement, avec ma bouche sur son sexe.

En essayant de s’agripper à ma table de chevet, elle fait tomber le verre d’eau qui s’y trouvait sur la multiprise au sol faisant d’un seul coup exploser l’ampoule de ma lampe. On se retrouve soudainement dans une noirceur ambigüe. Moi, un peu soucieux que le feu prenne; elle, ne s’étant rendue compte de rien, nous continuons sans trop y penser.

Tout à coup, elle s’emballe. Tout lui semble insoutenable. Elle bouge dans tout les sens, son corps tremble, les muscles de ses jambes se contractent et me serre la tête. Je suis pris entre ses jambes, la face dans le chou. Puis vient un moment interminable où elle fige en retenant son souffle, dans une contraction musculaire hors du commun. J’ai peine à respirer. Je commence tranquillement à revoir le film de ma vie… “Ça y’est: c’est la fin. Comme c’est absurde de mourir ainsi…”, que je me dis.

Je revois tous ces beaux moments depuis ma naissance… En fait, vu ma position actuelle, ma naissance est à peu près tout ce qui me vient en tête.

Puis elle relâche le tout dans une exclamation, un soupir d’outre-tombe.

Nous reprenons chacun notre souffle, cependant pour des raisons différentes.

Elle, rassasiée; moi, repu, de tout ce chou, après avoir vécu cette expérience “trompe-la-mort”.

 

“J’écris dans mon cahier de note pendant que tu fais probablement l’amour à un autre homme. Dans ce lit où à une certaine époque on s’aimait, ce soir, tu vas t’endormir à ses côtés.

Puis demain, tu te réveilleras peut-être à ses côtés. Vous jouerez peut-être aux amants. Puis il devra peut-être partir. “Non, reste encore un peu.” Vous ferez peut-être l’amour, encore.

Toute la journée, tu auras cette odeur de petit matin mélangée à celle de la sueur, de la salive et du sperme, cette odeur qui te rappellera à quel point tu n’as plus besoin de moi. Cette odeur qui te fera confondre ses souvenirs aux miens.

Cette odeur qui, la prochaine fois que vous vous verrez, te fera lui dire: “Je t’aime”.

Cette odeur…”

 

Elle n’avait pas encore fermé la porte derrière elle que mon téléphone vibrait sur ma table de chevet. C’était toi. Du moins, un texto de toi.

“Qu’est-ce tu fais?”

Comme si tu le savais…

Était-ce vraiment une question?

“Pas grand chose. Toi?”

Un long silence.

Puis une phrase toute simple, mais très complexe.

“J’ai envie de toi.”

“Dehors il fait chaud mais tes mains sont froides.

Quand on a commencé à sortir ensemble, je t’admirais. T’étais la meilleure, la plus belle, la plus toute. Tu pensais probablement la même chose de moi. Dernièrement, t’étais plus froide, distante, désintéressée. Ça faisait cinq ans qu’on partageait nos vies. Maintenant qu’on s’est laissé pis que j’te connais par coeur, t’as comme perdu tes pouvoirs magiques.”

J’ai quitté l’appartement très rapidement, énervé, mélangé.

J’ai enfilé mes pantalons, un t-shirt et je suis parti à pied vers chez toi. J’ai manqué le bus de peu, alors je me suis mis à courir par intermittence. Je devais toujours me ramener à la réalité pour reprendre un pas normal en me demandant si c’était une bonne idée. J’avais beaucoup souffert, toi aussi. Et maintenant, on était passé à autre chose, du moins on essayait.

Ce retour en arrière m’effraie et parallèlement m’excite énormément. Malgré tout, je ne pouvais pas ne pas y aller.

Arrivé chez toi, j’étais en sueur. Après avoir cogné trois coups nerveux à ta porte, je réalise que je n’ai pas pris de douche avant de partir. Je dois sentir la baise, la salive et l’eucalyptus à plein nez!

T’ouvres la porte. Je te trouve belle. T’as l’air de me trouver beau. Sans dire un mot, tu prends mon bras et tu m’amènes jusqu’à ta chambre. T’enlèves mon manteau. T’arrives pour enlever mon t-shirt, mais j’te dis que j’dois aller aux toilettes. Ça crée un genre de malaise.

Je rentre dans la salle de bain et m’assure que la porte est bien barrée. Je me regarde dans le miroir et soudainement, je me sens con. Je me vois con.

“T’as voulu venir ici, et bien démerdes-toi maintenant.”

Je fais couler l’eau et baisse mon pantalon.

“Hey bok choy…”

Je sors ma queue et essaie d’en laver une partie dans le lavabo. Un peu de savon à main, un peu d’eau chaude, hop! une serviette et le tour est joué! Je l’humidifie et me lave le reste du corps avec. Tout ça en moins d’une minute trente top chrono.

“Bientôt, l’automne sera pu là. L’été non plus. Fa’que on va recommencer à prendre le métro. On va surement se croiser entre deux trains pour se dire qu’au fond c’est peut-être mieux demême…

J’espère tellement que ton prochain chum aura un char…”

Je ressors de la salle de bain, frais comme une rose. Tu m’attends, couché sur ton lit, avec seulement ta petite culotte et tes longs bas rayés mi-cuisse. La lumière orange de ta table de chevet réfléchie par ton édredon blanc, mélangée à la lumière bleutée de la pleine lune te fait un bel éclairage en trois points. Bravo Jésus.

J’enlève mon t-shirt, tu me couches sur le lit. Tout semble pressant. Pas le temps pour les préliminaires. Tu t’assois sur moi, liche le bout de tes quatre doigts et plonge ta main dans ta culotte en faisant des mouvements de bassin par dessus mon jeans.  Pendant ce temps, je t’observe, je te caresse.

Y’a quelque chose d’extrêmement excitant dans le fait de te regarder te masturber. Tu m’offres un spectacle, en me livrant du même coup toute ton intimité. Et je l’accepte, les yeux grands fermés.

L’intensité monte, tes mouvements sont de plus en plus rapides, ton visage se transforme presqu’en un visage endolorit. Tes abdominaux se contractent. Ton respire saccadé, tes yeux qui vacillent, j’ai l’impression de sentir ta jouissance monter de façon exponentielle. Tu jouis. Avec force.

Juste de t’observer faire tout ça, j’en suis bandé. Mon sang bouillonne. Tu finis par enlever ta petite culotte, j’enlève tout.

Dans un naturel déconcertant, tu humidifie ta paume de main et la frotte au bout de mon gland. Tu t’assois dessus.

L’extase. Moi dans toi; le confort absolu. On refait le monde à coup de légers mouvements de bassins, sans jamais se perdre du regard. Chacun de tes mouvements, je les compense. Tu sembles toujours près du climax. Moi, je te rattrape tranquillement. Tout est si bon. Tous ces souvenirs me reviennent au fil de nos respires. Je n’entends plus que toi. Tu emplis la pièce de ton extase. Tes seins énormes fondent dans ma bouche avec la délivrance des martyrs.

J’agrippe tes fesses avec force. Tu aimes. Beaucoup. Tu plantes tes ongles dans mon torse alors que ton corps se raidit. Je te mords.

Et l’aveuglante lumière fut.

Suivit par la noirceur.

Et tu t’écroules sur moi, comme un drap que l’on étend sur un lit. Je te serre.

Le silence.

Apaisant silence. Demain on pensera lourdeur, mais pour le moment, laissons-nous enivrer par la faiblesse de nos convictions, la vacuité de nos esprits devant le potentiel de douleur que cet éphémère moment de bonheur substantiel nous propose.

Juste avant de s’endormir, tu me demandes si j’ai mangé de l’asiatique pour souper.

“On dirait que tu sens le chou frisé…”

Sans trop savoir quoi répondre d’intelligent:

“Moi aussi je pensais ça au début, mais en fait, c’est du Bok Choy..”

-Gulliver du Lombriquet

Gullivert du Lombriquet

Leave a Reply